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jeudi 3 décembre 2009

Femmes "fécondées" par des singes

L'autre soir, sur Arte, la science soviétique, et notamment les expériences d'hybridation chimpanzés-humains.

Sous Staline, un certain nombre de femmes "volontaires" furent ainsi inséminées avec de la semence de chimpanzé.

L'Institut Pasteur de l'époque, du moins son directeur, considérait cela d'un oeil favorable. Il est vrai que ce siècle à peine achevé nous a proposé bien des atrocités (peut-être pas le pires, d'un point de vue qualitatif. Par exemple les expériences sur des vagabonds capturés au hasard des chemins semblaient assez banales à la Renaissance)

Ce qui me déroute est l'amplitude avec laquelle notre "morale" évolue au gré des époques, des contraintes, des circonstances. En fait à peu près tout semble envisageable. Il est à peine nécessaire d'invoquer ou de mettre en scène un "intérêt supérieur".

Frisson rétrospectif et méfiance prospective.

lundi 6 octobre 2008

Montagnier et Sinoussi Nobel

1994 (Archives)

Je republie cet article-entretien avec Luc Montagnier, en hommage au prix Nobel de médecine 2008 qui distingue aujourd'hui les travaux des chercheurs français Françoise Barré-Sinoussi et Luc Montagnier sur le sida ainsi que ceux de l'Allemand Harald zur Hausen dans un autre domaine, le cancer de l'utérus

Dix ans après la découverte du virus du sida, Luc Montagnier publiait chez Odile Jacob "Des virus et des hommes". Le récit de sa croisade de médecin-chercheur, du parcours de la maladie, ses espoirs face au mal du siècle.

Cet entretien fut réalisé dans sa résidence, au sud de Paris


"Vous avez de la chance, j'ai pu dormir un peu, je suis reposé ". Nous sommes un dimanche. A vingt minutes de Paris et de son laboratoire Luc Montagnier a déployé sourire et transats sur la pelouse qu'il vient de tondre. Un moment-oasis dans l'agenda d'un homme plus sollicité qu'un ministre. Les derniers remous tièdes de l'été font chahuter les arbres sentinelles, tandis que le découvreur du virus du sida évoque quelques souvenirs. Son arrivée à l'Institut Pasteur...

"Ce qui m'a vraiment ému, c'est l'annexe de Garches... La petite bâtisse où Pasteur est mort, dans cette chambre modeste. A l'Institut le culte de Pasteur est un peu trop caricatural et frise parfois la bigoterie, mais le personnage est fascinant par bien des aspects... Par son sens des réalités, par exemple. Il ne perdait jamais de vue les applications potentielles de ses recherches. Son culot aussi. Entre nous, il a eu de la chance que ses premiers essais de vaccination fonctionnent. Aurions-nous une telle audace aujourd'hui ?"

D'humeur buissonnière, l'oeil pétillant de complicité, Montagnier élargit un instant le cercle de ses mots et confie quelques affections. Ce qui le fascine ? Le vivant. L'exceptionnelle continuité du monde animé, avec ses mécanismes les plus minuscules, les molécules, leurs outils à l'échelles des chaînes d'atomes. Mais aussi les objets les plus complexes, les organes les plus finis. Quelle loi préside à cette organisation de la matière ?

On retrouve ici les compagnons de vie de Montagnier, les virus, aux marges du vivant et de l'inanimé.
"On peut aujourd'hui accélérer, produire leur évolution en éprouvette, pour observer quelles mutations peuvent survenir..., lesquelles s'adaptent, et tout cela en quelques heures... Cela s'applique aussi aux médicaments, des peptides, qui sélectionnent leur composants et leur forme, par le jeu des sélections...

Pourra-t-on ainsi, par le jeu des hasards nécessaires produire demain en laboratoire des médicaments qui n'existent pas dans la nature et que notre esprit aurait lui aussi négligé de concevoir ? Peut-être...
C'est dans la chambre de cette maison sémaphore, à l'orée d'une mer d'arbres, que les nuits du chercheur voient déferler cohortes de doutes, de questions, quelques lucioles d'espoirs aussi.
"Je suis en manque de sommeil depuis des années, alors chaque fois que je ferme l'oeil, les cauchemars me tendent leurs bras. Je passe le moins de temps possible en leur compagnie....".

Le plus souvent, étendu, les yeux ouverts, le médecin réfléchit. Prépare les questions qu'il va soumettre à ses collaborateurs, aux responsables de recherches de son département de virologie, et se demande s'il faudrait oser d'autres pistes, plus audacieuses encore. A quelles flammes se forge un personnage ?
Parfois, tout de même, le sommeil gagne. Un mince rempart de repos. Entre la lecture d'articles scientifiques, qui l'amène jusqu'au coeur de la nuit, et le travail difficile, qu'il retarde pour mieux en venir à bout sous les lueurs de l'aube.
Dans son livre, Luc Montagnier révèle quelques fragments de sa vie. Ceux qui l'ont, pour l'essentiel, construit. Son enfance, avec un accident qui laisse quelques empreintes, et la disparition de ce grand-père emporté par le cancer, qui l'aiguillera en douleur vers la médecine.

Mais c'est comprendre et savoir qui anime déjà l'adolescent de Châtellerault. Bien entendu, il engloutit son Jules Vernes et grignote toutes les expériences amusantes qui lui passent sous la main, derrière les épaules de son expert-comptable de père, bricoleur amoureux de progrès. C'est tout juste la fin de la guerre. Dans la cave-laboratoire de la nouvelle maison (la précédente a été bombardée), c'est un voyage extraordinaire : piles électriques au sodium, laboratoire de chimie, mélanges explosifs...

A seize ans, et deux bacs en poche, Montagnier (pas assez forcené en labeur mathématique pour devenir physicien) se lance à la fois sur les sentiers de la science naturelle et de la médecine. Pour se reconnaître, sept ans plus tard, en cet assistant de biologie moléculaire, à la Fondation Curie de Paris. Avant d'opter encore, en 1957. Mais cette fois, ça y est, c'est pour la virologie, et la rencontre d'un maître, Raymond Latarjet...

"C'est en 1982 que le sida commence à retenir mon attention de chercheur.... l'agent responsable pourrait être un virus..."
Que vient faire le hasard ici ? Tout, peut-être.
C'est Paul Prunet, directeur scientifique de l'Institut Pasteur Production, qui pilote Montagnier vers cette recherche. Par une simple question : regarder si un rétrovirus, vecteur du sida, pourrait être présent dans le sang dont se sert le laboratoire pour préparer des vaccins. Une excellente et précoce question, à l'origine de la création de l'équipe Montagnier, Chermann, Barré-Sinoussi.

L'histoire de la découverte du virus restera entachée d'une polémique scientifique. Celle occasionnée par une contamination des cultures virales du laboratoire américain de Robert Gallo, le concurrent de Montagnier. Un virus communiqué par les français, selon les habitudes de la recherche internationale, et que Gallo baptise d'un autre nom, dans la logique de ses travaux à lui.

La polémique est aujourd'hui close, à l'avantage exclusif des Français.
Gallo a-t-il "volé" le virus français ? Le pasteurien n'a pas d'atomes crochus avec l'Américain. Les tempéraments des deux personnages sont à l'opposé, et Montagnier relate dans son récit une rencontre glaciale avec Gallo, chez un ami commun... La question fait souffler une brise glacée sur le regard du virologue.
"Je n'ai pas de raison de douter de la thèse présentée par Gallo, qui est celle d'une contamination de laboratoire". Avec un regret toutefois : "Si l'administration française avait été convaincue plus rapidement par le travail de notre équipe, on aurait pu gagner des mois sur la mise au point de tests de dépistage..."
Aujourd'hui, on en est-on ? Un vaccin reste-t-il concevable ?
"Oui, définitivement... C'est difficile, certes. Par exemple, la piste la plus avancée, celle des anticorps neutralisant, semble vouée à l'échec, car les anticorps reconnaissent une partie extrêmement variable du virus.
Plus prometteuse, mais aussi plus complexe, une autre stratégie consiste à mettre en oeuvre des anticorps qui s'en prennent à des parties conservées du virus. Ou encore à provoquer une immunité des cellules contre le virus, avant son intrusion. C'est plus complexe, et pose le problème éthique de l'essai de ces vaccins.
Là encore, l'espoir pourrait venir de voies plus originales, qui passent par une expérience de terrain.
"Sur ce point nous comptons beaucoup sur l'Afrique. Dans des pays où l'incidence de la maladie est forte vous avez parfois dix pour cent des gens infectés. Les probabilités que les gens rencontrent le virus sont très grandes. Or on constate précisément que tous ne s'infectent pas. Un certain nombre ont probablement une résistance immunitaire naturelle, qu'il faut étudier et comprendre..."
En attendant le vaccin partiel ou total, les chercheurs tentent toutes les portes thérapeutiques. Comme les association entre divers antiviraux qui agissent sur différentes étapes de la réplication du virus.
"A mon sens, il faut une approche thérapeutique globale. Associer des anti-oxydants, des antibiotiques, restaurer l'immunité cellulaire qui permet la survie à long terme. Tout ceci dans l'esprit de bloquer l'évolution vers la maladie, bien entendu".
Une autre approche, ce sera demain, lorsque l'on connaîtra bien ces divers moyens de lutte, d'utiliser massivement ces médicaments.

"L'objectif étant, en quelques semaines de traitement choc, de faire sortir les virus présents dans les cellules à l'état latent, puis de les coincer par un traitement antiviral, pour éradiquer l'infection."
C'est ce type de stratégie que Luc Montagnier souhaite faire étudier dans les centres de recherche clinique qu'il met en place, dans la cadre de sa Fondation, et avec le soutien financier de la soirée contre le sida.
Ici le chercheur couvert d'honneurs, habitué aux joutes scientifiques autour des thèmes les plus discutés avoue sa sensibilité devant les ravages de la maladie.
Des patients amis ont été emportés...
"Je suis enragé de cela. C'est à la fois très dur, et une formidable motivation..." Celle du médecin ? "Oui, pas seulement... J'ai imaginé faire venir des séropositifs dans mon service, pour qu'ils rencontrent des chercheurs, mais je ne sais pas comment faire. Mais pour moi c'est clair, la motivation est là. L'urgence, pour que demain des gens bien portants puissent raconter au passé : j'ai eu le sida. Il faut lever le nez de sa paillasse, penser aux malades... Je me souvient de tous les noms des premiers patients. Ce n'est pas facile à vivre".
Depuis plus d'un an, le chercheur se bat aussi dans les couloirs et les antichambres lambrissées pour faire vivre sa Fondation, avec le soutien de l'Unesco. Les fruits de ce labeur à porte-documents mûrissent.

L'installation de trois centres de recherche clinique est en bonne voie. Il y a celui de l'hôpital Saint Joseph à Paris, un autre à Abidjan, et encore un autre aux Etats-Unis à San Diego.
Cela ne suffit pas au médecin ennemi du temps. Trois millions de malades, dix sept millions de séropositifs. C'est assez pour trransformer l'oxygène de l'air en énergie, à chaque instant.
"C'est vrai, j'ai sacrifié beaucoup de choses à cette lutte, mais que pouvais-je faire d'autre ? Il reste tant à essayer..."
Comme ces rencontres inédites avec d'autres chercheurs. Montagnier organise à Venise les 8 et 9 octobre prochain une réunion d'un genre inédit. Destinée à ouvrir un dialogue entre physiciens et biologistes.
Les prions, la maladie d'Alzheimer, peut-être dans le sida, les nucléations, un phénomène physique, intervient... Le vieillissement aussi, est concerné. Une réalité qui, aux yeux du pasteurien, montre bien que "pour avancer sur le sida, il faut bouger sur le plan des connaissances intimes de la vie elle-même".

Ce dimanche, le traqueur de virus consacre quelques heures de liberté à préfacer une biographie de Pasteur. Ce qui le frappe au détour du récit, c'est la manière dont vivait l'homme, séparé de la société, détestant les mondanités, réfugié dans son ultime cercle de famille.

Alors qu'en même temps, il pensait aux applications industrielles et sociales de ses travaux.
"Il était isolé, mais proche du monde réel, entouré de médecins, ressentait très violemment les problèmes de la société. Le sida aurait été de son époque, je suis certain que Pasteur s'y serait intéressé".

samedi 20 septembre 2008

L'enfant "sauvé" par son chien

Décembre 1991

A la lisière des cheveux noirs en bataille, les yeux de Donny ont percé le brouillard. Dans le couloir, le trottinement de Rusty le chiot devient galop. Tornade, la boule de poils échappe aux mains qui la retiennent, tourne le coin de la chambre, et s'élance pour s'affaler d'un bond sur la poitrine du malade. "Bad Rusty, bad". Fournaise de plaisir, le souffle coupé par le poids du chiot sur son ventre, le garçonnet de 11 ans a tenté de se lever de son fauteuil roulant. Pour mieux noyer un filet de voix et un sourire dans le pelage roux. Métamorphose. Impossible de reconnaître le personnage apathique, indifférent au monde, qu'il incarnait quelques instants plus tôt.
"C'est comme cela que ça s'est passé, il y a tout juste une semaine. Rusty a sauté sur le lit de Donny, lui a léché le visage, et l'a sorti du coma", répète encore une fois la soeur du garçon. Comme si elle craignait qu'au pays de Mickey et de l'inflation médiatique l'histoire de Rusty et Donny soit trop belle pour être crue.
Face aux eaux brumeuses de la passe de Long Island, North Haven étire ses rangées de maisons de bois, déjà vues dans les rêves américains de ce coin de Nouvelle Angleterre. Coincée entre New York et Boston, les deux mégalopoles trop pressées, la petite ville vient de vivre son conte de Noël. Comme on en raconte parfois aux enfants sages. Donny Tomei, le petit d'homme heurté par une voiture pendant qu'il courait et riait fort, du mauvais côté du trottoir, a plongé deux semaines durant dans le coma. A l'unité de soins intensifs de l'hôpital de New Haven, on refusait de se prononcer sur son éventuel "réveil". Et finalement c'est sa soeur, Angela, qui a eu l'idée de rétablir le contact en passant par le chien. "On a vu que Donny bougeait ses doigts quand on lui parlait de Rusty. J'ai demandé à pouvoir le lui amener". A première vue, cela commençait mal. Le chiot de six mois a bondi sur le lit, écrasant les jambes de son maître, avant de lécher son visage immobile. "Cela lui a arraché son premier sourire", se souvient Angela. Une rupture des normes hospitalières qui depuis fait l'espoir de toute la famille. Car à chaque visite du chien, Donny continue de s'éveiller un peu davantage. "Il aime tellement ce chien... Avant, il passait tout son temps avec lui, à lui parler"... Depuis une semaine, Donny a quitté le service des urgences de l'hôpital de New Haven, pour rejoindre une clinique spécialisée en rééducation pédiatrique. Un hôpital à part, bien connu dans la région pour ouvrir grand ses portes aux animaux de tous poils et aux amitiés de toutes natures.
"Le cas de Donny est révélateur de ce que nous pensons ici. Un animal entretient des relations privilégiées avec un être humain, que rien ne peut remplacer. Et cela peut très bien servir de déclencheur, comme dans le cas de ce garçon, pour favoriser une récupération de la conscience après un traumatisme cérébral important", estime le Dr Philip Arnold, responsable de la réhabilitation médicale de l'hôpital de Newington. Le terme de miracle est banni. Donny n'est pas encore totalement tiré d'affaire. On ignore encore si ses doigts retrouveront la vitesse et si sa bouche reconstruira de longues phrases. Sur l'échelle des "états de conscience", notés de 1 à 8, Rusty l'a déjà propulsé de la note 2 (faibles réactions aléatoires aux sollicitations) à celle de 5 (réactions normales, mais détachement de la réalité, et incapacité à répondre à des problèmes complexes). Il va subir pendant deux mois des exercices de sollicitation visuelle, sonore, et affective qui doivent le ramener progressivement à une conscience normale des choses. Comme s'il s'agissait dans son cerveau embrouillé de retrouver les fils de l'écoute, et les circuits de la décision. Une gymnastique de chaque instant, en présence permanente de sa mère, et la visite hebdomadaire de Rusty. "Il est trop tôt pour se prononcer, mais à cet âge le cerveau possède une certaine plasticité, et même si des structures cérébrales sont détruites, d'autres pourront peut-être se réorganiser pour récupérer une partie des fonctions", glisse le médecin.
Toutes les semaines, dans cet hôpital qui s'apparente davantage à une salle de jeux qu'à un établissement de soins, des chiens viennent rendre visite aux jeunes pensionnaires. "Parce que les chiens donnent de l'amour, sans compter, et sans se préoccuper de savoir si vous êtes beau ou laid, bien portant ou malade, bon ou méchant. Nous avons des résultats qui nous poussent à aller encore plus loin", poursuit Philip Arnold.
Plus loin ? Quand on est psychologue scolaire, chargé de veiller à l'harmonie de 700 petites âmes tumultueuses réunies sous le même toit, on pourrait parfois baisser les bras. Alors, quand l'école primaire Eisenhower de Hopkins, dans le Minnesota recrute un précieux psychologue adjoint, on s'étonne de lui découvrir les traits d'un chien. Farce ? "Cela peut ressembler à une plaisanterie, mais c'est très sérieux". Bob Hollinbeck, descendant de Norvégiens qui vinrent s'installer sur ces rives particulièrement bien enneigées du Mississippi, a une volonté trempée dans l'acier. Quand le conseil de l'école lui explique qu'après toutes ses précédentes lubies pour faire de l'école un foyer plus chaleureux qu'une maison, un chien-psychologue c'est vraiment trop, il passe outre. Et avec la complicité du principal, désigne son labrador Coco, au poste d'assistant. "Au bout de quelques mois, on a bien été obligé de reconnaître mes résultats. En fait, je ne prenais aucun risque d'accident. Je connais Coco depuis son plus jeune âge, et je savais d'avance qu'elle présente le profil parfait pour ce poste : régulière, douce et aimante".
En deux frétillemente de queue et trois regards humides, Coco est devenue la reine de l'école. Pataude et attentive, cette femelle de sept ans arpente les couloirs en toute liberté. Rencontrant deci delà quelques retardataires, un groupe en train de jouer, accompagnant les enfants lors de leurs activités. A sa guise, elle pénètre dans les classes en plein cours, va s'asseoir dans un coin sans que les élèves se dissipent autrement qu'en lui dispensant quelques sobres caresses au passage.
"Paradoxalement, elle renforce la concentration et provoque une amélioration des résultats scolaires. Essentiellement parce que si quelque chose va de travers, les enfants ont spontanément envie de se confier à elle. Elle est leur amie, leur confidente". On a vu, en plein cours des enfants se lever, sortir de la classe pour aller "parler à Coco". "Parfois des enfants dont les parents s'étaient battus, ou dont le père boit. A moi, ils ne l'auraient jamais dit directement, ou cela aurait été beaucoup plus long", poursuit Hollinbeck. Coco "travaille" seule, dans toutes l'école, mais assite aussi aux entretiens que Bob conduit avec les élèves. Le courant passe mieux. "On l'aime fort, parce qu'elle est très douce, très gentille", explique Rachel, neuf ans. "La dernière fois que lui a parlée, c'est parce que je venais de me disputer avec une copine. J'avais un gros chagrin. Mais Coco, quand je la regarde dans les yeux, je me sens mieux. C'est un truc vraiment spécial à ce chien"
"Oui, elle est très spéciale, elle n'est pas comme les autres animaux ", renchérit Kevin, 10 ans, pourtant propriétaire d'un chien et de plusieurs cochons d'Inde. "On lui dit des choses qu'on ne dira jamais à M. Hollinbeck".
Les plus attachés à Coco sont les plus jeunes, les moins de 8 ans. Que la chienne se dégourdisse les pattes dans la cour de récréation enneigée, et c'est la ruée. Chacun veut la toucher, l'embrasser, lui mettre les bras autour du poitrail. Des accidents ? "Pas le moindre en trois ans", précise Bob Hollinbeck. "Ah si j'oubliais. Une fois, des enfants sont venus me chercher dans mon bureau en criant que Coco avait mordu quelqu'un. Quand je suis arrivé, c'était en fait un petit garçon particulièrement baggareur et difficile qui avait attrapé Coco à pleines dents. Sans que la chienne ne réagisse".
Mais ne pensez pas que Coco est une nature morte qui aime se prélasser au coin du feu. "A la chasse, dans les lacs à l'eau glacée, elle va chercher les canards avec une énergie incroyable, et déploie une agressivité étonnante. Mais cela, personne ne le verra, s'amuse Bob Hollinbeck. Aucun enfant, ni aucun journaliste. C'est notre jardin secret, à elle et moi. A mon sens, c'est indispensable à son équilibre, pour qu'elle ne devienne pas une nounou ramollie." Il y a une question que nous n'osons pas poser à Bob Hollibeck, tandis q'il s'éloigne avec Coco. Qui est l'assistant de l'autre ?

De Gennes, prix Nobel

Décembre 1991

Avec son inusable allure de jeune homme enthousiaste et un peu gauche, Pierre-Gilles de Gennes est venu à Stockholm en solitaire, recevoir le prix Nobel. Anne-Marie, sa femme, est à Orsay, derrière les fourneaux de son "Boudin Sauvage" de restaurant. "Toute cette effervescence est assez lourde à porter, nous n'avons pas envie d'en rajouter", dit-elle. Le "clan" de Gennes, avec ses trois enfants et ses sept petits-enfants fêtera donc le Nobel au retour, bien sagement. "Bien sûr nous sommes heureux, mais nous continuons notre vie comme avant".
Couronné pour ses "coups de balais", spécialiste de la clarification, Pierre-Gilles de Gennes, prix Nobel de physique 1991 possède l'intelligence de la discrétion. Même quand on lui répète qu'après 21 ans, la France est en manque de Nobel de physique, et qu'on lui tend tous les micros pour qu'il dise ce qu'il pense du Monde, il répond qu'il n'a guère le temps de faire de l'esbrouffe, encore moins les qualités pour jouer les oracles. Une évasion qui n'est pas faiblesse, mais sérénité. Tout Nobel qu'il soit, de Gennes entend préserver de l'énergie pour ses travaux. Il en est capable, il l'a déjà prouvé. D'autres que lui auraient déjà laissé mourir la flamme de la recherche sous la multiplication des responsabilités et l'étouffoir des honneurs : directeur de l'Ecole de Physique et de Chimie de la ville de Paris, professeur au Collège de France, membre de l'Académie des Sciences et de plusieurs académies étrangères, etc... Il assume, et à 59 ans continue de pelleter le charbon, de mettre les mains "dans le cambouis" comme un étudiant. Se passionnant pour les problèmes complexes que la physique ne sait pas prendre en compte. A coup de déjeuners familiaux écourtés, de dimanches sacrifiés, il avance, reconstitue les puzzles de la difficulté. "Jusqu'à ce que l'image de la solution s'impose, évidente". Merci, pourrait lui dire l'industrie : magnétisme, supraconducteurs, cristaux liquides, colles, polymères, on ne compte plus les domaines où les équations de de Gennes ont permis de travailler sérieusement, au lieu de faire de l'a peu près. "Des fruits mûrs que j'ai su cueillir au bon moment" s'excuse-t-il. Encore faut-il reconnaitre une poire d'une pomme, ce qui en sciences est l'apanage des meilleurs. Un éclectisme et une intuition stupéfiants, qui lui ont valu le redoutable surnom de "Newton". Même le comité Nobel, dans son communiqué, use de cette comparaison. Autant gêné par cette marée d'honneurs qu'il l'a toujours été par cette grande taille qui lui fait dépasser les foules d'une tête, ce brillant timide trouve à son gabarit un seul avantage : les enjambées. Il ne marche pas. Il court, vole et sème le temps. Depuis son premier laboratoire, jusqu'aux amphitéatres où il enseigne, il a toujours avalé les marches par quatre, essouflé ses interlocuteurs. On le qualifie de surdoué ? Il refuse le qualificatif, et rétorque par des conférences sur ses erreurs dont raffollent les étudiants. Outre sa clarté de vision, ce chercheur a su créer des équipes, s'entourer des plus affamés de science. "C'est à eux, et à mes maîtres que je dois tout" dit-il. Des craintes ? Une seule. "Que la récompense m'entraîne sur la pente savonneuse des médias, à parler de ce que je ne connaîs pas..."

Asimov

Avril 1992

Les seuls vrais robots sont les siens. Ils nous font rire, soumettent notre cerveau biologique à la torture logique, et paraissent se transformer en meurtriers pervers, dans des roman plus noirs que les entrailles du cosmos.

Dans son dernier rêve, Isaac Asimov a-t-il été victime à son tour d'une de ces créatures de métal déprogrammée par un ennemi d'enfance revenu d'une autre planète ? On ne saura jamais. Le maître des songes robotiques et galactiques s'est éteint à l'âge de 72 ans, victime d'une crise cardiaque. Sa plume, depuis plus de 40 ans, a fait veiller tard dans la nuit des millions d'écoliers, d'étudiants en sciences, mais aussi de parents de cette Terre. A travers "Fondation" (Denoël) et le cycle de "Trantor" (J'ai Lu), et les "Robots" (J'ai Lu), ils embarquaient pour des voyages intersidéraux à la dimension des "space operas" d'Asimov. Gagnant les Empires où se joue le destin de milliers de planètes, l'avenir de confédérations titanesques, ou plus modestement le devenir d'un personnage écrasé par toute cette mécanique. Ou alors, à travers des nouvelles croustillantes ("Histoires mystérieuses", Denoël), Asimov nous entraîne dans l'univers caché de la science, fracassant les vitrines du réel le temps d'une cordée sur les parois de son imaginaire. Tout y est possible. Les canes pondent des oeufs d'or, les pierres parlent. A condition de partir d'une base rationnelle (l'occasion d'expliquer un peu de chimie et de physique) et d'accepter les règles d'un auteur qui adorait bousculer et surprendre ses "chers confrères" scientifiques.

Un mélange de provocation et d'adulation du progrès qui faisait la force de cet écrivain imbu de lui-même (il a rédigé sa propre biographie). La science, nous répètent ses romans, permettra un jour le voyage intersidéral à travers l'infini de l'espace. Pour faire quoi ? Bâtir une fédération de planètes libres, évidemment. Avec une constitution calquée sur celle de quelques provinces terriennes. Comment s'appelle déjà ce texte, qui clôt "Tyrann" (J'ai Lu) ? A oui, la Constitution des Etats-Unis. Un coup de laser sur le décalage entre nos mythes et l'état réel de nos sociétés.

Dieu, liberté et économie de marché : le bouillonnant Asimov n'oubliera jamais ses convictions. Un profil forgé par ses origines russes (né dans la banlieue de Smolensk, en 1920), son immigration aux Etats-Unis à trois ans, et surtout la découverte du rêve américain, prolongé par la "Nouvelle Frontière" de l'espace. Avec une production de plus de 500 livres durant sa carrière (plus de dix par an), l'immigré devenu professeur de biochimie à l'université de Boston a bâti une galaxie à la mesure de son angoisse d'écrire, à la vitesse de la lumière. Ce qui n'empêchait pas l'écrivain couvert de prix de rester cloîtré chez lui, de refuser l'avion, et les interviews. Sauf pour parler de la conquête de l'espace, dans le Figaro Magazine du 22 juillet1989. Au rythme de dix heures de labeur par jour, le "Good Doctor", comme le désignent ses fans, touchait à tout : nouvelles, romans, articles, livres de vulgarisation scientifique pour jeunes, pour adultes, cours pour étudiants. Un guide de la Bible, aussi.

Georges Charpak prix Nobel

Octobre 1992

Un geste de la main ordonne une méche blanche comme la lune de janvier. Les yeux sont bleu, mais les paupières restent closes, souvent, pour tenter d'oublier les rumeurs de l'univers médiatique. "Je surfe sur la vague des sollicitations, et pour tout vous avouer, je ne serai pas mécontent de retomber sur le sable, quand toute cette excitation sera un peu calmée".

"Georges, tu es trop gentil, cesse de dire oui à tout le monde". Dominique, la femme, gronde et veille au grain. Faisant front, tentant de protéger son Nobel de mari dans ce marathon public dont le comité suédois a donné le départ, un mercredi d'octobre. Pour la condition physique de ce jeune homme de 68 ans, l'annonce ne pouvait pas plus mal tomber. Georges Charpak venait de passer plusieurs nuits blanches à surveiller et à règler un détecteur, au CERN de Genève, le temple des physiciens européens des particules. "Plus jamais, disait-il, c'est trop dur". Et puis dans la matinée est arrivé ce coup de téléphone. Une blague ? Les premiers journalistes, déjà, confirmèrent... Ce qu'il a ressenti sur le coup ? "Dix minutes d'ivresse pendant lesquelles j'ai vu défiler ma vie, les visages de ceux qui m'ont aimé et rendu tout cela possible. Ma femme, mes enfants... Ce que je vais pouvoir faire maintenant, pour les aider un peu".
Car ce Nobel sera utile : dans la famille Charpak, les causes à défendre ne manquent pas. Dernier exemple en date, Nathalie. Pédiatre à Bogota, la fille de Georges travaille depuis 5 ans à faire connaître dans le monde une méthode originale de soutien aux bébés prématurés, sans couveuses : la méthode kangourou. Les mères colombiennes portent leurs bébés sur le ventre, 24 heures par jour, jusqu'au terme théorique de la grossesse. Une méthode qui, outre le renforcement du lien maternel qu'elle procure, pourrait sauver des milliers de prématurés si elle était généralisée dans les pays en voie de développement.
Nouvelle sonnerie de téléphone dans l'appartement parisien. Cette fois, c'est le journal des Polonais de France. "Je ne peux tout de même pas leur refuser... Moi aussi je suis venu de Pologne..." Le ton est las, mais Georges Charpak s'avoue seulement désolé de ne pouvoir répondre mieux à toutes les demandes, de n'avoir plus l'esprit aussi clair qu'il le faudrait....

Un instant, la silhouette un peu voûtée évoque un Kessel aux abois. Un colosse aux pieds d'argile, une âme de diamant. Violence du contraste entre la robustesse de l'homme et une sensibilité aux autres qui étonne, à chaque détour de phrase. L'individu est lui-même une antenne. Un détecteur qui capte les gens, leurs intelligences, leurs affections. Comme les instruments qu'il forge dans son laboratoire enregistrent les passages fulgurants des particules fondatrices de notre monde.

Sous le vent de la vie, sous l'effet combiné du temps et d'une lucidité trempée dans l'épreuve du réel, le petit immigré polonais est resté sauvage. Mais il est aussi devenu plaque sensible. "Probablement parce que mes parents, mais aussi ceux qui m'entourent m'ont aidé, m'ont entouré de leur affection. Chez moi on a parfois manqué de confort, mais jamais de soutien".

De cette écoute quasi-maniaque des autres est né un moteur. Un gros engin au rythme patient qui a fait de lui un chercheur de premier plan, et le patriarche d'une famille soudée. Un moteur de Caterpillar coulé dans la générosité. Générosité pour ces collègues auxquels il ne refuse jamais un coup de main, surtout en pleine nuit, pour faire tourner une expérience de physique. Générosité pour son travail, qu'il ne trouve passionnant que s'il est exigeant : "j'aime par dessus tout les beaux problèmes, c'est une drogue", et auquel il était prêt à sacrifier sa maison de Gex, près de Genève (il était sur le point de la vendre au moment de son prix). Mais surtout, générosité pour sa famille, et tous les amis du clan, pour lesquels il y a toujours place autour de la table familiale. "Notre maison de Corse, près de Cargèse, nous l'avons construite autour de la table. Il n'est pas rare que nous y soyons vingt cinq. On s'assoit, parle, on boit, on chante, les amis musiciens nous font pleurer de quelques mélodies tziganes. Une histoire faite de rencontres, "sans laquelle rien de toute cette aventure scientifique n'aurait valu la peine d'être vécu".
L'autre maison, la vaste demeure familiale de Gex, a ainsi vu s'épanouir Yves, Nathalie et Serge, les trois enfants, mais aussi quelques protégés. Trois étudiants chinois, un africain ont grandi et se sont formés ici. Bizarrerie, fatalité ? Tous, quasiment, ont choisi la voie médicale. "C'est à cause de Dominique. Leur mère a toujours été un exemple de générosité, d'attention pour les autres. Elle s'était engagée dans un combat, elle s'est occupée de jeunes drogués à Genève pendant plus de dix ans, et ramenait des oiseaux blessé au nid. Cela a du faire davantage pour forger la sensibilité de mes enfants aux autres que mes pirouettes avec des particules", glisse Charpak dans un sourire.

Mais le physicien n'est pas mécontent de son coup. Même s'il était plus souvent au chevet de ses détecteurs qu'à celui de ses enfants, il est parvenu à semer la graine de la science chez ses deux fils. S'ils sont aujourd'hui médecins, ce sont aussi des scientifiques. "Ils auraient fait de bons physiciens", lâche le Nobel. Yves, l'aîné est épidémiologiste. "Il applique la rigueur de la science au domaine médical, pour détecter les effets des maladies, valider des méthodes de soins"

Le benjamin, Serge, a lui aussi fait médecine. Une formation qu'il s'est empressé de compléter par des études de sciences. Il est aujourd'hui chercheur en neurobiologie à l'Université de New York. Et tente actuellement de rentrer en France, au sein d'un laboratoire du CNRS.
Nathalie, tout comme ses frères, a interrompu ses études médicales à mi-parcours. "Pour sentir le monde et prendre le temps de se connaître", explique Charpak. "Ils avaient la chance d'avoir les moyens de le faire, mais je crois que c'est important pour tout le monde : être à l'écoute". Pendant cette année sabbatique, Yves fait du piano, Serge de la science. Nathalie elle, part dans l'Altiplano péruvien. Un choc. Dominique et Georges retrouvent leur infirmière de fille dans des petits villages, chevauchant des heures pour atteindre une communauté reculée. "Les femmes me présentaient des hommes pour que je choisisse un mari à ma fille, et qu'elle puisse rester sur place", se souvient Dominique Charpak. Nathalie, elle, voit son énergie transcendée par la somme de travail qui lui incombe. Elle veut bien rentrer en rance, mais c'est décidé, elle sera médecin à part entière, et pas une scientifique.

"Elle est d'une volonté farouche. Cela ne m'étonne pas qu'elle soit devenue pédiatre. En fait c'est le seul vrai médecin de la famille, dévouée aux autres, à leur service", poursuit Charpak.

"Elle est très humaine. L'un des évènement qui l'a marquée le plus intensément, c'est quand elle a senti, lors d'un stage, la reconnaissance dans les yeux d'un mourant dont elle s'était occupée. Avec les enfant, elle a trouvé aujourd'hui une voie qui correspond vraiment à sa vocation. Mais le problème, à Bogota, c'est qu'elle travaille vraiment trop dur. C'est une esclave. Elle mène avec une main de fer son projet d'étude et de validation de la méthode kangourou, et le soir, elle organise des ateliers de coutures pour que les femmes de cet hôpital, les plus pauvres de Bogota, trouvent de quoi survivre pendant leur maternité".
Grâce à son père, Nathalie a pu trouver un financement pour mener à bien cette étude. C'est la société d'épidémioliogie d'Yves, EVAL, qui s'est chargée du protocole scientifique de la validation. Avec l'objectif, à terme, de généraliser cette méthode de soin aux prématurés dans les pays du sud qui disposent d'un minimum d'infrastructures hospitalières, mais aussi dans nos maternités, pour y améliorer les relations des enfants nés avant terme avec leurs mères.
"Je suis très fier de ma fille, et j'essais de l'aider au maximum. Je suis directeur de ce projet d'évaluation , mais c'est au culot et à l'énergie de Nathalie que ce programme doit d'exister".
"Mon père ? Pour moi, c'est un idéaliste, très positif, qui voit d'abord le bon côté des choses. Je suis surtout très fière du fait qu'il n'aie jamais voulu faire de compromis avec ses idées. C'est quelques chose qui a marqué tous ses proches, et que nous appliquons aujourd'hui dans notre travail". Et puis c'est quelqu'un qui fonctionne à la passion, à l'émotion.
"Emotionnel, moi ? Peut-être bien, après tout, avoue le physicien. Si la physique ne me donnait pas tant de plaisirs, je ne resterai pas dans ce milieu. J'aurais peut-être mieux fait d'être médecin, moi aussi, peut-être aurais-je été plus heureux, plus proche des autres..."

Demain, grâce au prix, les innombrables projets de Charpak devraient avancer un peu plus rapidement. Le Nobel lui permettra de développer, dans sa société, de nouveaux outils pour la biologie et la médecine, des détecteurs capables de faciliter la recherche et le diagnostic en améliorant les images de l'intérieur du corps et des organes. Il devrait aussi empêcher ses interlocuteurs de sourire quand il leur soumettra son vieux projet de lire, avec l'aide d'un laser, les sillons des poteries antiques. La voix du potier, les bruits de l'atelier sont peut-être inscrits là, sous nos yeux, comme les chants des Amérindiens dans les premiers cylindres de cuivre et de cire des phonographes.

Que fera-t-il de l'argent de son prix ? "Rembourser mes dettes, m'acheter une paire de chaussures, et la meilleure encyclopédie de tours de magie, pour captiver et passionner mes quatre petits-enfants, revoir des amis". Charpak serait-il un Houdini des âmes ?

jeudi 17 juillet 2008

Du son dans la piscine

Janvier 1993

Par gorgées de bulles, la piscine se faufile sous nos néoprènes. "On peut faire la planche", murmure quelqu'un. C'est vrai. Dès que la nuque touche, l'effet est là. Et lorsque la tête bouchonne, le monde bascule en harmonies. Au zénith, le regard note machinalement des puffins qui fusent vers le mauve, ailes dépliées. Mais c'est sous l'eau que les esprits ont à comprendre. L'eau ? Ce liquide-là ? La première réaction est de ressortir. Peur de briser le rêve. De casser le cristal... Peut-on flotter dans des sons, y nager ?

Peu à peu les gestes reviennent, on fait la planche. On écoute. Voici la piscine promue auditorium, concert, cathédrale engloutie à la nef farcie de sirènes par la magie nue de la musique subaquatique. D'un oeil, tout en vérifiant les équilibres des diffuseurs sonores, Michel Redolfi surveille mes réactions. Le compositeur et directeur du Centre international de recherche musicale de Nice connait bien ces émotions. Le public pataugeur des concerts sous-marins qu'il donne depuis des années se comporte comme je viens de la faire. Une reculade, une agitation, et puis l'installation dans un mode d'écoute, avec des positions et des nages propres à chacun. Certains flottent, passifs. D'autres voyagent en apnée, font l'ascenseur dans le bleu. Pour mieux capter les vibrations de l'onde, on peut aller en groupe, se réfugier au loin, solitaire. En quète de quelque chose comme la fragilité du temps...

Cocteau aussi, a défloré de quelques brasses cet émeraude qui glougloute et sert de piscine au Bel Air, le palace du Cap Ferrat. Entendrait-on rire Picasso, autre habitué des lieux? On peut parier, il aurait aimé se verser à l'eau sonore.
Les bulle musicales sont celles de Crysallis, l'opéra de Redolfi. C'est la première oeuvre que l'on écoute pas, que l'on ressent par toutes les cellules. Le corps entier et le crâne surtout sont des récepteurs. Pour le cerveau et son oreille, égarée, dépassée, le son vient de l'intérieur. Une voix intérieure... C'est la meilleure description de cette illusion humide. Comme si dans vos entrailles de ludion un coup de poing venait révéler la source sonore tapie.

Dommage, la tête hors de l'eau la magie s'estompe. A peine une rumeur...
"L'énergie passe très mal : seulement un cinq millième de la puissance sonore se transmet de l'eau à l'air..." explique Michel. Ce qui vaut à la piscine, pour nos amis restés au sec, de demeurer muette. En apparence.
La phrase s'éteint, nous replongeons, avec des tubas cette fois, histoire d'immerger nos fronts. Le rêve s'allume encore un peu davantage, l'effet est plus fort. Les sons s'offrent en pâture, métalliques et minces, à la limite de la rupture. Fragiles, intimes et distants. En se rapprochant de l'une des sources sonores, on perçoit autrement. Mais toujours, l'origine du son se dérobe, s'évanouit. Il est partout...

"C'est normal, l'eau est des milliers de fois plus dense que l'air... Et le son se propage quatre fois plus vite (1450 mètres par seconde, au lieu de 350). Pour l'oreille, habituée à s'orienter sur des décalages plus lents, le son est du coup omniprésent. D'autant que le tympan, inutile, écrasé d'eau, est court-circuité. Ce sont les os du crâne qui captent les vibrations de l'eau, et les répercutent vers l'oreille interne, directement", explique Redolphi, assis au bord du bassin. On entend donc émoussé, en monophonie, un son qui fait vibrer.

Comme dans le ventre d'une mère...

"C'est probable.. Dans l'espace maternel, l'embryon entend des sons qui lui sont transmis par conduction osseuse, par la colonne vertébrale, pour l'essentiel, souligne Alfred Tomatis, oto-rhino-laryngologiste auteur d'une méthode de rééducation par des sons indirects. L'embryon est au coeur d'une sorte de cathédrale osseuse... Démuni de tympan, son oreille est ouverte, et c'est l'oreille interne qui capte les sons... Et heureusement pour les bébés, les bruits sourds et graves, comme ceux du coeur, sont largement amortis. Il les entend pas ou mal..."
Il fait nuit à présent. Encore une plongée dans les vibrations englouties. Cette fois, Michel joue les Nemo et nous offre quelques lieues peuplées de mammifères marins, pour le plaisir. Dans la seconde, les hurlements fauves envahissent l'espace, retrouvent un univers qui leur faisait défaut...

"Le plus décevant, quand on immerge des haut-parleurs conventionnels, c'est que l'on entend rien, ou presque. Dans l'eau, les seuls timbres vraiment perçus sont entre 500 et 5000 Hertz, dans le médium-aigu. Et la rigidité du crâne, qui reçoit les vibrations, écrase encore un peu davantage la dynamique, réduit les contrastes de volume entre deux plages musicales", poursuit le compositeur.

Autrement dit, Wagner et Pink Floyd sont interdits de séjour dans l'univers plat de l'Atlantide sonore. Inaudibles. Ce qu'il faut ici, c'est une musique conçue en prévision du spectre sonore sous-marin, fondamentalement différent. Sous peine, comme bien de propriétaires de piscine, de carboniser les haut-parleurs étanches que vous aurez immergés dans votre bassin, à force de monter la puissance de l'amplificateur, et de vouloir entendre ce que les os du crâne ne peuvent capter.
Pour mieux contourner cet écueil, Redolfi a carrément inventé des hauts-parleurs d'un genre nouveau. Des cristaux piézoélectriques enfermés dans des coques en aluminium, pour ses recherches et les concerts qu'il donne à travers le monde. Ils sont faits sur mesure pour lui, s'usent et se brisent si l'on s'en sert trop brusquement.

Le fruit rare d'un travail étrange, commencé à la fin des années 70 en Californie, dans ces caissons d'isolation sensorielle alors très en vogue. "J'y ai découvert que mon attention aux sons était plus grande, que mon univers mental était plus ouvert..."
Hasard, Redolfi est alors chercheur à San Diego, site d'une base importante de l'U.S. Navy. Et il peut accéder aux compte rendus des expériences de la marine, sur des communications en phonie avec les plongeurs de combat, des techniques d'enregistrement sous-marin...
"Une matière fabuleuse... J'y ai trouvé mes bases techniques, poursuit le musicien, et bien d'autres choses..."
Sous l'eau, donc, les sons sont autres, l'oreille fonctionne différemment... Redolfi-compositeur voit là un terrain à explorer, tout comme un peintre se ruerait vers un espace où le rouge serait bleu et les carrés changés en bulles !
Pour comprendre, il commence par traquer des sons en mer, phoques et baleines, et à les restituer en piscine. Et en 1981 il commence à composer des pièces totalement destinées à être interprétées sous l'eau. Un gong sous-marin est aussi créé, qui transmet ses vibrations à de l'électronique située en surface. Puis avec Dan Harris, de New York, il concocte une console de mixage... sous-marine ! Muni d'un scaphandre autonome, il peut savourer tout un concert au fond de l'eau, y règler la puissance des amplis, les répartitions sonores...

Le subaquatique ne s'interdit pas non plus la voix humaine. Une cantatrice peut chanter au bord du bassin, et le son est alors transmis sous l'eau. Deux cent personnes se sont ainsi immergées dans les mélopées de Susan Belling, cet été à Lisbonne. L'artiste peut même, comme à Grenoble au printemps, chanter dans une bulle d'air immergée, réalisée par un vieux complice, l'architecte Jacques Rougerie.
N'est-ce pas aller un peu trop loin ?
"Je ne veux rien revendiquer de surnaturel, encore moins le New Age grand-dadais. Cette technique musicale est un atout, car elle permet aux auditeurs de changer d'univers brutalement. Une modification de leurs équilibres sensoriels qui les rend simplement plus attentifs, plus ouverts...", répond Redolphi.
Une psychiatre parisienne, pourtant, va plus au-delà. Et use de cet "état de grâce" que procure un bassin habité de sons. Claire Carrier utilise dans sa pratique thérapeutique la situation peu banale de se trouver dans une eau sonorisée par Redolphi, pour induire une adaptation corporelle chez ses patients.
Le rêve de Michel ? Sonoriser une crique, une baie entière, avec des capteurs qui lorgneraient le soleil, tâteraient la température de l'eau, renifleraient vent et nuages. De cette arène sortirait une modulation sous-marine, amplifiée. Sans cesse changeante, cette musique deviendrait une sorte de ligne sonore, consacrée à une forme de cohabitation de nos cultures avec le monde naturel.
Eloignés de la mer ne désespérez pas. Redolphi se déclare disposé à faire fabriquer des systèmes miniaturisés qui équiperaient les baignoires, et pourquoi pas, les piscines municipales...
Ecouter le chant des baleines, ou des musiques contemporaines sous l'eau : bon programme pour le crawl du samedi, non ?

Tardigrades

novembre 1993



Il roule sur l'horizon, le soleil de minuit. Et la température du Groenland plonge vers l'abîme. Sur l'Inlandsis de glace, personne. Pas même l'Inuit de la côte avec le skidoo pétaradant qui a remplacé le traîneau et l'attelage de chiens hargneux.
Pourtant l'été, c'est plein de surprises ici. Des rubans d'émeraude fondent des rivières à la surface du gel et cascadent vers des gouffres béants. Pour mugir en tombant de dizaines de mètres, et aller fourailler de toutes leurs forces dans les tripes froides du glacier-continent.

Quels autres mystères détient le grand gâteau blanc, ce tas de neige qui s'empile, année après année, et qui atteint trois mille mètres sur sa plus grande épaisseur ? Quelques-uns, on peut le parier, à voir ces hélicoptères bourdonner l'été durant, déménageant scientifiques et caisses vers des zones incongrues.

Comme à "Summit", l'endroit ou les Européens ont décide de forer dans la neige pour faire parler les climats du passé. Histoire de voir s'ils sont aussi sages et stables que l'on veut bien le faire dire aux courbes et aux équations...
Janot Lamberton, lui, fou de spéléologie, vient ici, au sud, avec ses équipes. Dans une région infestée de crevasses, là ou le grand plateau brise son horizon pour redescendre vers la mer. Les failles y sont profondes, agrandies par l'eau de l'été qui erre sur la glace et cherche son trou.

Tout commença en 1986 avec Jean-Marc Boivin, dans les crevasses de la vallée de Chamonix. Là, le spéléo du noir et du gris découvrit l'ivresse de s'enfoncer dans le blanc, l'émeraude et le saphir.

Les "bédières", les eaux de fonte qui s'écoulent l'été chutent dans des failles de glace, des "moulins" des glaciers alpins. Puis les compères migrèrent vers le Groenland, car la cour de récréation de la Mer de Glace était déjà trop petite, pour ces assoiffés, avec ses trous de trente mètre à peine. Là-bas, vers Illulisat, dans le monde du froid, c'est à plus de deux cent mètres que l'on peut plonger, suspendu à une simple corde. Le record, établi cette année, est déjà de cent soixante treize mètres sous la surface de l'Inlandsis... Et l'an prochain, le fou de boyaux gelés partira avec des plongeurs, pour passer les syphons qui barrent le chemin au bas des moulins géants.

Mais pour cela, il faudra viser juste : c'est quand le froid revient, que les bédières regèlent à la surface du glacier, et cessent de se déverser dans les crevasses. Les moulins sont praticables. Les chutes d'eau avec leur hurlements de diables se taisent d'un coup, et c'est dans un silence surnaturel que pendulent les hommes-araignés, au bout de leurs fils de rappel.
Attention au redoux : si le thermomètre remonte, les hommes aussi doivent resurgir du gouffre. Une rivière qui revient se déverser, et ce sont des tonnes d'eau qui dégringolent sur l'alpiniste des fonds blancs.
C'est là affaire de moustachus, comme on dit. Des techniciens hyper-compétents, formés par des années d'expérience sur le terrain. Mais pas seulement. A côté des gaillards qui ne rêvent que d'en découdre avec les entrailles du glacier, on trouve des scientifiques.

Anette, bien sûr, mais aussi Louis Reynaud, chercheur au laboratoire de Glaciologie et Géophysique de l'Environnement de Grenoble, qui visite les glaciers pour comprendre comment la pression fait évoluer la glace.
"C'est un monde plastique, qui se déforme sans cesse. Avec des pressions fabuleuses, de 20 kg par centimètre carré. Quand on enfonce une broche dans la glace, chaque coup de marteau résonne comme un coup de canon, à cause de l'énergie que l'on libère dans l'eau gelée...."
Un monde bleu, en déformation perpétuelle, ou la température est de zéro degré, environ...
Si d'autre scientifiques sont intéressés par les secrets de ce monde parfait et la course effrénée des glaciers, Lamberton lance comme une invite : venez, nous vous emmènerons dans les entrailles de Thulé, l'ultime Thulé...

Tiens, là, une ridicule cuvette est tapissée de grains noirs. Janot Lamberton, le patron de l'expédition Inlandsis 93 l'a dit : c'est signe qu'une météorite infime est venue se ficher là. Achevant sa céleste trajectoire dans la neige humide du printemps. Un soleil tiède, peu à peu, a chauffé ce bouton noir sur le visage vierge de la calotte. Alors il a foré son trou, l'extraterrestre, faisant fondre le blanc pour s'enfouir. Pour devenir cryoconyte, une éprouvette naturelle. Emu du clin d'oeil des Perseïdes, vous vous baissez. Une flaque d'eau scintille sous la lampe, au fond du cylindre de neige. Pleine d'algues broutées de bidules en mouvement. Des amibes, des puces, des larves de moustiques ?

Et puis tout à coup, une voix...
"Quitte notre ciel, humain. Nous sommes une légion invisible et éternelle. Noyée dans la masse de cristal d'un monde idéal... Moins soixante degrés centigrades et six mois de nuit par an ? C'est quoi ce climat de rêve ? Quelle rigolade... La plupart d'entre nous sommes capables de narguer des siècles durant le froid absolu du cosmos, avec ses deux cent soixante treize degrés C sous le zéro des Terriens. Alors ces quelques frissons à blizzard, tu parles d'une cure de Jouvence...
Nous autres Tardigrades, le peuple de l'extrême, nous sommes à même de défier le désert le plus aride, le vent le plus puissant. Nous sommes les princes de l'ombre, le peuple des marges. Nous adorons cela. Nous buvons la vie dans son calice le plus odieux. C'est notre lot, mais nous savons l'apprécier. Bien sûr, nous savons survivre aussi dans vos sous-bois odorants, dans vos villes à poussière et face à vos printemps de midinettes. Mais notre terrain de jeu favori, c'est bien ce monde que vous jugez hostile...."

Les quelques bestioles boudinées et microscopiques qu'Anette Grongaard, la biologiste du Zoologisk Museum de Copenhague s'empresse de déposer dans son flacon de formol ne tiendront jamais ce discours narquois. Celles-ci sont parties pour les grand sommeil. Car si les Tardigrades sont à l'épreuve de tout, quasiment capables de voyager dans le cosmos ou de flirter avec l'explosion nucléaire, ils ne résisteront pas au poison chimique de la jeune chercheuse.
"C'est dommage, mais il faut que je les conserve dans l'état de leur prélèvement... sinon, ils vont se transformer, et se déshydrater", explique-t-elle.

Qu'est-ce que c'est que cette bizarrerie gesticulante de ses bras miniatures ? Une nouvelle sorte de créature débarquée sur notre planète ?
"Non, on les connait depuis plus de cent ans, mais ils sont si petits (moins de un millimètre de long pour les plus grands) que l'on ne s'en préoccupe guère. Il n'y a que trois ou quatre chercheurs dans le monde entier à s'intéresser à eux", précise la jolie danoise.
On sait tout de même vaguement ce qu'ils sont : ni insectes, ni mammifères, ni rongeurs ni batraciens... Ce sont des Tardigrades, quoi. Un genre à part, une classe zoologique en soi. Avec des centaines d'espèces différentes, s'il vous plaît. Ils ressemblent à quoi ?

A des ours miniatures, c'est pourquoi on les affuble du quolibet familier d'ourselles. Les uns sont blancs, les autres transparents, voire rouges, ou alors vert olive. Deux yeux est la solution la plus fréquente, mais noirs ou rouges, c'est selon. Et pour compléter ce joli profil, leurs pattes, au nombre de huit, sont ornées de minuscules griffes.
Ces "multicellulaires", même s'ils appartiennent au monde de Lilliput, ont tout du lointain cousin oublié. Un cerveau qui leur permet de diriger leurs mouvements avec précision, de procéder à des parades amoureuses, de trouver leur nourriture, et d'y planter le stylet qui orne leur bouche pour sucer le contenu des algues ou des microbes. Certains, on l'aurait parié, ont opté pour la facilité : ils dévorent leurs congénères !

Et, on l'aura déjà retenu, les bestioles sont présentes à toutes les latitudes, endurantes à tous les maux.
Mais alors, s'il suffit de courir les vergers pour les rameuter, et les étudier, pourquoi cette villégiature scientifique au Groenland, Anette ?
"C'est dans les conditions extrêmes, bizarrement, que l'on trouve le plus grand nombre de ces animaux. Sous les latitudes clémentes, quand ils sont en compétition avec d'autres formes de vie, on en trouve, mais très peu. Comme s'ils étaient mal adaptés à la concurrence avec d'autres groupes", explique la biologiste. Alors ils reculent, vers les niches peu encombrées de notre planète si généreuse en recoins inconfortables..
Mais dans un monde gelé huit mois par an, ces extrémistes ont bien un secret ? En aucun cas leur organisme miniature ne saurait contrer les attaques d'un froid aussi violent...

"L'astuce, c'est qu'ils se déshydratent, en expulsant volontairement l'eau de leur corps. Ainsi desséchés, ils peuvent être congelés et décongelés à la demande, sans souffrir le moins du monde..."
C'est simple, non ? Pour survivre, il suffit de savoir mourir et renaître à la belle saison...
Reste à comprendre comment fonctionne la fabuleuse alchimie vivante qui permet cette réconciliation saisonnière entre l'être et le néant. Ce travail-là aura lieu au laboratoire, un jour. "A condition que des biologistes et des biochimistes s'y intéressent", espère Anette. Le secret de la longévité et de la vie entre parenthèse déniché dans l'écrin des glaces du Grand Nord ? Ce serait une jolie manière de raconter le monde, non ?.

vendredi 13 juin 2008

Immunofluorescence

Immunofluorescence
1994

Une bataille peut-elle être belle ? Cette question, c'est à des chercheurs comme Nancy Kedersha qu'il faut l'adresser. La jeune immunologiste américaine est une spécialiste mondialement reconnue du démontage des mécanismes du vivant. Sous ses yeux, des millions de cellules ont livré le combat de leur survie. Avoué leurs secrets.

Nancy n'est pas la seule chercheuse à utiliser l'immunofluorescence. La technique consiste à accoler des étiquettes colorées à des torpilles chimiques qui vont s'agripper à des cibles précises sur la cellule . Fluorescentes, ces marques s'illumineront lorsqu'on les fera passer sous une lumière bien précise, et révèleront l'anatomie intime des endroits ou elles ont été accueillies. Grâce à cette astuce aussi simple que jolie, les chercheurs peuvent voir les contours d'une cellule nerveuse, mais aussi traquer les effets de leurs molécules-médicament au contact de fibroplastes de la peau. Ils voient les substances, des "anticorps" ainsi colorés qui s'amarrent vigoureusement à la cellule, ceux qui font pénétrer le médicament qu'ils portent sur le dos à travers la muraille cellulaire et vont le livrer au bon endroit... Car en "ouvrant" les parois des cellules vivantes, on peut faire pénétrer ces missiles colorés dans la cellule. En se fixant à certaines protéines, ils dénoncent alors le fonctionnement intime de la microscopique usine du vivant....

Nancy a développé dans ce domaine une technique et un regard hors pair. Etudiante préparant sa thèse, elle a peaufiné jusqu'à l'extrème sa technique sur son microscope à fluorescence. Découvrant du coup dans les cellules des parties inconnues jusque là, des structures en forme d'arches (ribonucléoprotéines), omniprésentes, et dont on ignore toujours à quoi elles servent vraiment.

C'est ce regard "pénétrant" qui a intéressé les responsables de la société ImmunoGen de Cambridge (Massachusetts). Cette société mise actuellement sur le développement d'une nouvelle famille de médicaments contre le cancer, et ses responsables ont demandé à Nancy de venir observer chez eux l'effet de divers candidats-médicaments sur les cellules vivantes.
Le résultat de ces années de labeur? Un feu d'artifice coloré, un monde irréel, dont l'enjeu n'est pourtant rien moins que le combat pour la vie.

"Le plus étonnant, dans ce genre de travail, concède Nancy, c'est la manière dont les cellules conservent leurs caractéristiques, même quand vous les mettez en culture en éprouvette. C'est un peu comme si vous preniez des gendarmes et des voleurs, vous les mettiez sur une île déserte sans leurs armes, et qu'ils continuent à se poursuivre"....

Surtout, les cellules conservent leur capacité à "dialoguer" avec quantités d'agents extérieurs, les anti-corps.
A sa surface, chaque cellule porte des milliers de marques caractéristiques, des molécules chimiques qui font son empreinte, sa carte d'identité. Ces antigènes sont visités et lus par d'autres molécules, des anticorps présents à l'extérieur, et qui viennent épouser les formes des antigènes pour les identifier. Dans ce chaos de reconnaissances mutuelles, de tâtonnements chimiques, un intrus est identifié, dénoncé. Et les ordres d'attaque sont aussitôt donnés par une chaîne de réaction du système immunitaire, chargée d'ordonner le ménage et de faire balayer l'intrus.

Cela fonctionne plutôt bien. Même si certains envahisseurs, virus, bactéries ou parasites se sont adaptés en développant des astuces pour demeurer "illisibles", ou "invisibles", aux anticorps du système immunitaire. Dans le cas du cancer, il reste à comprendre pourquoi les cellules cancéreuses, qui pourtant ont une signature, un profil d'antigènes tout à fait particulier et différent de celui des cellules saines, ne sont pas exterminées par les défenses de l'organisme.

"Probablement le sont-elles, explique Wolf-Herman Fridman, directeur du laboratoire d'immunologie cellulaire de l'Institut Curie, mais le cancer se développe quand le système immunitaire ne fonctionne pas de façon suffisamment efficace...."
Cette déficience, les chercheurs veulent aujourd'hui la combler en jouant sur les arguments même de la défense. En fabricant des anticorps spécifiques, qui sachent parfaitement reconnaître les cellules cancéreuses et se fixer à la seule surface de celles-ci. En leur associant des substances toxiques, ils parviennent à faire converger les produits anti-cancéreux au coeur des tissus malades, en évitant leur dispersion dans le reste de l'organisme. Un progrès de taille par rapport aux techniques de chimiothérapie "aveugles", dont les effets de frappe massive sur l'organisme limitent trop souvent l'usage.
Parmi les substances qui pourraient ainsi se laisser guider par les anticorps, la ricine. Les immunologistes d'ImmunoGen pensent que cet extrait du ricin, capable à la dose de quelques molécules de tuer une cellule, pourra achever le travail dans le cas de chimiothérapies incomplètes, voire de remplacer celles-ci, à des doses mille fois moindre...

Le développement continu des techniques d'immunofluorescence progresse aujourd'hui à pas de géant. Les images que vous avez sous les yeux sont bien plus riches d'informations que celles que l'on obtenait il y a quelques années. Avec trois couleurs, bleu, rouge et vert, les fluorochromes permettent désormais de marquer différents effets des anticorps à l'intérieur même de la cellule, de cerner différentes étapes de la machinerie.
On a ainsi pu comprendre comment agissait le taxol, cet extrait de l'if qui s'avère un efficace agent anticancéreux. Il empêche le fonctionnement des microtubules, de petites structures qui interviennent lors de la copie des chromosomes en vue de la division cellulaire.

Dénonçant la présence la plus discrète, ces étiquettes fluorescentes peuvent aussi traquer un démarrage cancéreux avant-même qu'il ne soit observable. En trouvant de la kératine dans des tissus osseux, où cette substance n'a rien à faire, les biologistes peuvent diagnostiquer un affolement cellulaire correspondant à un cancer précoce.
Et demain ?

"Ces techniques vont se généraliser, on peut aujourd'hui directement regarder dans un microscope à immunofluorescence, alors qu'il y a quelques années, il fallait passer par la photographie", explique Jean Davoust, chercheur au centre d'immunologie de Marseille-Luminy (INSERM-CNRS).
Sur son écran, le biologiste pourra "visiter" la cellule sur laquelle il doit travailler. Y pénétrer pour un voyage virtuel, qui lui permettra d'assister en direct à l'action des médicaments convoyés par les anticorps...

Un fantasme ?
La microscopie confocale, où les points de fluorescence sont lus par un petit faisceau laser, les coordonnées enregistrées, permet déjà de restituer une image en trois dimensions de la cellule. Avec une précision aussi étonnante qu'émouvante.

jeudi 12 juin 2008

Incroyables bébés

avril 1993

Les bébés nous manipulent
entretien avec Boris Cyrulnik



Le pédo-psychiatre de la Seyne-sur-Mer a aussi soumis les petits en devenir à quelques tests simples. Comme leur administrer l'air du basson de Pierre et le Loup dans leur dernier mois. Ils manifestent une nette activité en réponse aux vibrations. Hélas, au dixième passage, déjà, ils se lassent, s'habituent. Un phénomène révélateur d'une reconnaissance, d'une mémorisation...

Les bébés sont-ils manipulateurs ? Dans un sens. Pour assurer leur devenir ils jouent d'un arsenal destiné à mobiliser les parents, à nous encourager à les dorloter, à prendre le temps de les aimer. Révélateur de cette délicate rouerie, le sourire.
Pour traquer le tout premier sourire chez le nourisson, Boris Cyrulnik, fondateur du Groupe d'éthologie humaine, a disposé une caméra dans la salle d'accouchement. Dans le même temps, on réalise un électro-encéphalogramme du bébé. Du coup, on apprend que lors de l'accouchement, le bébé est en général en sommeil, aux antipodes de ce que certains entrevoyaient comme le traumatisme de la naissance. Après une sortie tranquille, et un premier cri automatique et libérateur, le nouveau-né se rendort dans son berceau translucide. Le voici à présent qui frémit des zygomatiques. Enfin, se dit la mère. Un sourire. Pour leur part les signaux électriques produits par le petit cerveau indiquent un sommeil paradoxal, cette phase qui fait le nid du rêve. On sait par d'autres études que ce sourire là, involontaire, est induit par la présence d'une substance chimique naturelle dans le cerveau, un neuropeptide.
La mère s'en contrefiche. Ce qu'elle voit, c'est le premier sourire de son adorable bambin. Pétrie d'émotion, souriante à son tour, elle s'approche du trésor, le caresse, s'en empare, lui parle. Elle crée autour du bébé une bulle de tendresse et de chaleur. Avec un double résultat : le nourrisson s'en souviendra et sera (en principe) porté sur le sourire, mais surtout,... il grandira. Son cerveau, sorti du sommeil paradoxal, y replonge quelques instants plus tard. Une phase de retour au sommeil à rêves qui est aussi celle qui encourage le mieux la fabrication d'une hormone de croissance...
Et voici comment un phénomène biologique (un sourire automatique que la mère interprète comme un message explicite), destiné à mettre deux êtres en synchronisation affective, sert aussi de support à des mécanismes biologiques essentiels : "l'amour fait grandir les bébés", glisse Cyrulnik.
Comportement acquis ou inné ? "Ce débat est dépassé. Il faut 100 % d'inné et 100 % d'acquis pour faire un beau bébé. Ce n'est pas parce que j'écoute La Tosca tout les jours que mon chien la fredonnera. Il faut une "promesse génétique" pour devenir homme. Mais sans l'environnement affectif, intellectuel un bébé est en danger".

"La naissance du sens", Boris Cyrulnik, Hachette editeur

Voir le monde et le penser
Roger Lécuyer
La tête blonde est au boulot. Sur son petit trône expérimental, isolé par un rideau manière photomaton, monsieur bébé se retrouve face à un écran vidéo et une ronde de lapins verts qui jouent à cache-cache avec son ragard. Pas courant à trois mois. Surtout quand à l'autre bout un système permet de superposer le bébé-regard sur l'écran que surveille un chercheur. Enjeu : savoir si les bébés ont une perception du monde dépendante de leur connaissance. Débat intellectuel ? Demandez donc à une mère s'il lui est indifférent de savoir que son bébé continue à la "percevoir" même si aux yeux du petit elle vient de prendre l'aspect terrorisant d'un corps sans tête puisqu'elle enfile un pull-over.

"Que les très jeunes bébés soient capables de concevoir qu'un objet continue tout de même à exister, même s'il est caché par un autre est tout à fait nouveau". Roger Lécuyer, professeur au laboratoire de psychologie et du développement de l'enfant (Université Paris V-CNRS) a refait ces expériences américaines, mais en deux dimensions, avec des objets stylisés sur des écrans vidéo. Pour obtenir le même constat, à l'encontre des thèses de Piaget. Les chercheur suisse estimait qu'à moins de 6 mois les bébés étaient incapables de cette notion de "permanence" des objets. On observe aujourd'hui le contraire.
"Nous avons besoin de beaucoup de modestie, car il est facile dans une expérience de masquer un comportement ou d'empêcher un enfant de livrer sa vraie décision", souligen Lécuyer
A 5 mois, les bébés sont ainsi capables de suivre des yeux un nounours qui va se cacher derrière des obstacles. Mais si on leur demande de soulever un cache parmi plusieurs, ils se trompent souvent. Incapacité ? On l'a cru. En fait on s'aperçoit aujourd'hui que la chaîne complexe des gestes qui permet de débusquer le petit ours est soumise à une inertie plus grande que le regard. Les yeux suivent bien le trajet variable de nounours, et le bébé "sait" où il se trouve. Mais le cerveau moteur ne coordonne pas le geste à réaliser pour soulever un cache différent de l'essai précédent.
Lécuyer compare les bébés à des astronomes, qui observent le monde à distance, avec leurs sens, sans pouvoir influer sur la réalité. Ils n'ont guère besoin d'être programmés pour réaliser leurs apprentissages, les sens leur permettant très vite d'acquérir une bonne représentation de ler environnement.

"Bébés astronomes, bébés psychologues", R. Lécuyer, Mardaga éditeur


C'est l'enfant qui se construit
Montagner
La scène vous fige devant l'écran. Deux bambins de quatre mois en conciliabule. Sans un regard pour leurs pauvres mères. Et voici que je te regarde, que je crie ou que je tapote du pied contre ta chaise. Mais certainement, j'en ai autant pour toi, et d'ailleurs si tu regardes ailleurs, je hurle...
Que celui ou celle qui n'a jamais douté de l'aptitude de son enfant à soutenir de telles communications à un âge aussi précoce aille constater les faits à l'Unité 70 de l'INSERM (institut national de la santé et de la recherche médicale), à Montpellier. Son directeur, Hubert Montagner, y montre que nos marmots s'y entendent comme personne pour prendre en charge leurs propres compétences. Si l'on leur donne le moyen de les exprimer, et des compagnons pour les exhiber.
"L'enfant est capable de révéler très tôt de capacités complexes. Des comportements qui reposent sur des gestes chargés de sens, et que l'on retrouvera à la base des processus d'interaction avec les autres, pendant des années". Des modules de base du comportement que Montagner nomme "organisateurs du comportement". Fondations gestuelle de l'enfant, ils deviendront par la suite gestes d'offrande, de sollicitation, de refus.
L'équipe de Montpellier a montré que des enfants de un an, mis en confiance dans un espace adapté à leurs possibilités de déplacement, ont des interactions sociales dès la mise en place de la motricité. Ils marchent, ils communiquent. Comme s'il existait un lien entre le fait de se mouvoir et le fait de s'intégrer dans un groupe. Un phénomène qui se produit dans le contexte de la vie ordinaire vers l'âge de deux ans.
"L'important est ici que le bébé ait l'occasion de découvrir ses propres compétences, qui existent très tôt mais aussi de les montrer aux autres", souligne Montagner.
Inutile de tenter de renouveler ces expériences sur nos petits génies. "L'enfant doit rester l'acteur de son développement", précise le chercheur.
Une règle que les parents-spectateurs peuvent suivre, en prenant le temps de le "regarder faire" leur enfant dès les premiers mois, et en le mettant en confiance dans son espace de jeu.

"L'enfant acteur de son développement", Hubert Montagner, ed Stock

Programmé pour rencontrer les autres
Jacques Mehler

Maternité Baudelocque, à Paris. De la pièce du fond filtre une litanie en japonais. Dans un local protégé des perturbations extérieures, une tétine résiste aux assauts d'un nouveau-né de deux jours.
"On joue sur le réflexe de succion de l'enfant. Quand il tête, l'ordinateur le détecte et lui fait écouter le mot suivant" commente Josiane Bertonsini, du laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistique
En japonais ?
" Nous voulons savoir s'il est capable de détecter des structures complexes particulières au japonais, les morae (unité de base variable, entre la syllabe et la lettre). S'il les reconnait, il tête d'avantage."
Ce travail de l'équipe de Jacques Mehler, directeur de recherches (CNRS-EHESS) a déjà montré qu'un bébé de deux jours est tout à fait capable de séparer des mots de deux et de trois syllabes, dans une langue fictive imitant le français.
Car Jacques Mehler est persuadé que quelque chose, dans le cerveau de l'enfant, le prépare à acquérir le langage. "Le bébé est capable de reconnaître la voix de sa mère après deux jours, mais aussi de classer des sons très différents, mots ou signaux musicaux", explique Mehler. Une capacité à distinguer les contrastes ténus entre les sons, à ses yeux d'origine génétique.
Paradoxe, toutefois, c'est en "oubliant" certaines de ces compétences que le bébé va apprendre. Il va commencer à négliger certains contrastes inutiles, simplifier et automatiser son écoute, pour ne plus tenir compte que des différences en usage dans sa langue maternelle.
"Il existe une richesse conceptuelle formidable chez le bébé, pour les sons, la vision, les calculs même, mais il faut le rappeler, un bébé coupé du reste du monde ne fera rien de ce potentiel vertigineux", ponctue le chercheur.
Chez certains oiseaux, des oisillons ainsi élevés en isolement ne produisent que deux syllabes sifflées. Si par apprentissage extérieur on leur en inculque une troisième, prise au hasard dans le répertoire de 52 syllabes de l'espèce, ils débloquent alors subitement toute la gamme, et se mettent à piailler aussi aisément que leurs congénères élevés en groupe. Comme si l'apprentissage était programmé, tout en dépendant étroitement de rendez-vous obligatoires avec l'environnement", poursuit Mehler.

"Naître humain", Jacques Mehler, Odile Jacob ed.







Les ride de l'univers

texte/entretien avec Stephen Hawking
mai 1992

Des rides sur l'Univers

Jusqu'à l'aube de ce siècle, on pensait que l'Univers ne changeait guère avec le temps. Les théologiens et les philosophes débattaient d'ailleurs pour déterminer si l'Univers avait toujours été là, ou bien s'il avait été conduit à apparaitre dans un passé plus ou moins récent. Comme il n'y avait guère d'observations concluantes pour trancher dans un sens ou dans l'autres, les chercheurs élaboraient leurs théories sur du sable.

La situation fut complètement modifiée au début des années 20, quand l'astronome Edwin Hubble découvrit que l'univers était en expansion continue : les galaxies lointaines s'éloignent de nous, et plus elles sont loin, plus elles s'éloignent rapidement.
Puisque les galaxies s'éloignent ainsi les unes des autres, elles doivent fatalement avoir été plus voisines dans le passé. Si l'on remonte à contre-sens le film de l'expansion de l'univers, il y a environ 15 milliards d'années, les galaxies ont ainsi dû être entassées les unes sur les autres. Des travaux mathématiques que Roger Penrose et moi avons menés ont montré qu'en accord avec la Théorie de la Relativité Générale d'Einstein, cet instant doit correspondre à ce qui s'appelle une singularité, un endroit où l'espace et le temps eurent un début ou une fin. Dans ce cas, il s'agit évidemment d'un début, le Big Bang.

Une forte évidence que l'univers débuta avec le Big Bang s'imposa en 1965, avec la découverte d'un bruit de fond de radiations micro-ondes, venant vers nous de toutes les directions du cosmos. Si vous dérèglez votre téléviseur, et le maintenez sur un canal vide de tout signal radio en provenance d'un satellite, quelques pour cent du bruit de fond et de la neige que vous voyez sur votre écran proviennent de cette rumeur, du bruit de fond de l'univers. Ce rayonnement est une sorte de fossile, ce qui reste comme trace à travers le cosmos de la boule de feu qui a existé, un bref moment après le Big Bang.

Un élément remarquable de ce bruit de fond consistait en son uniformité. Il paraissait rigoureusement le même, quelque soit la direction dans laquelle on regarde, du moins dans la limite des capacités de mesure des instruments dont nous disposions. Une explication plausible de ce caractère étrangement homogène fut proposée en 1981 par le physicien Alan Guth, du Massachussets Institute of Technology de Boston (Etats-Unis). Il suggéra que que l'univers initial, à son premier instant aconnu ce qu'on apelle une période d'inflation, doublant de volume à chaque fraction de sseconde, juste cmme les prix doublent tous les quelques mois dans certains pays. Cette folle croissance aurait rendu l'univers et le rayonnement fossile très calmes et homogènes, identiques dans toutes les directions de l'espace. Pourtant, j'ai montré à cette époque, et d'autres scientifiques sont parvenus aux mêmes résultats, que cela n'était pas possible. L'univers et le rayonnement fossile ne pouvaient pas être tout à fait homogènes, nous disaient les calculs. Il devait y avoir de petites irrégularités dans la distribution de la matière et des rayonnements d'énergie dans l'univers primitif. Avec le temps, ces irrégularités seraient devenues des lieux de croissance, obligeant la matière à se rassembler, à s'agglutiner pour former des galaxies, des étoiles, des planètes.

Depuis longtemps, les astronomes mesuraient le rayonnement fossile de manière de plus en plus précise, de façon à mettre le doigt sur ces infimes variations d'intensité avec la direction, qui devraient se produire si la théorie de formation de notre univers primitif et des galaxies est correcte.

Jusqu'à présent, suspense : ils n'avaient rien trouvé. Et cela devenait plutôt embarassant : si la précision des mesures avait encore progressé un peu sans que l'on ne trouve rien, nous aurions dû conclure que nos theories et nos représentations de l'univers primitif étaient fausses.

Heureusement, les derniers résultats du satellite COBE montrent le genre de fluctuations du bruit de fond qui étaient attendues par les théoriciens. Et ceci est excessivement important. Cela confirme confirme nos théories sur les premiers instants de l'univers, et comment des structures comme les galaxies, les étoiles, les planètes et même les hommes vinrent à exister dans un univers qui pourtant, à l'origine, était homogène. Cette observation est comparable, par son importance, à celle de l'expansion de l'univers ou la mise en évidence du rayonnement fossile.

Stephen Hawking





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T'as quel âge, l'univers ?

Big Bang 
mai 1992

Avez-vous remarqué ? Les galaxies continuent de ronronner, la lune de nous narguer, et le soleil de se coucher à l'heure. Comme si un petit satellite de la NASA, besognant depuis plus de deux ans à traquer dans l'ombre du cosmos les séquelles du grand boum n'avait pas mis l'autre semaine le petit monde de l'astronomie en émoi. "Ouf", a-t-on entendu, dans un colloque du côté de Washington. C'est qu'après plus de deux ans, le satellite COBE qui s'obstinait à ne rien déceler, a enfin bien voulu, quelques règlages aidant, livrer aux scientifiques le portrait robot qu'ils attendaient de l'univers . "Dessine nous le big bang", lui demandaient-ils depuis 1989, à la manière du Petit Prince s'obsédant d'un mouton. Et voilà. Ils sont comblés. Le rayonnement résiduel, très faible mais omniprésent dans le cosmos, une des traces les plus tangibles du fameux big bang par lequel notre monde a commencé son histoire, n'est plus un vilain fond gris. Depuis quelques semaines il dessine de jolis nuages roses. C'est tout ?

"C'est énorme, estime George Smoot, astrophysicien à Berkeley. Si vous êtes croyant, c'est comme regarder Dieu en face". "C'est la découverte du siècle, peut-être de tous les temps", annonce pour sa part le célèbre théoricien Stephen Hawking, de Cambridge, en Grande-Bretagne.

Commentaire inhabituel, pour un homme respecté, immobilisé dans sa chaise par une redoutable maladie nerveuse et d'habitude peu enclin à dégainer le superlatif. "Cela vaudra sûrement aux découvreurs le prix Nobel", assène-t-il.
Vrai, Hawking et ses confrères théoriciens ont quelques raisons de s'égosiller de bonheur. Ce que le satellite de la NASA vient d'appercevoir, ces irrégularités de la rumeur du big bang, quelques chercheurs les avaient déjà reniflées. Dans leurs équations. Et depuis le grand Pythagore, en physique, il n'existe pas meilleure confirmation pour une théorie que de constater de visu des faits, jusque-là inconnus, mais frappés en chifres d'or par la seule astuce du calcul. Comme les chefs de gare qui aiment les trains à l'heure, les découvreurs ne respirent que pour la géniale trouvaille attendue, clef de voûte de leur cathédrale théorique. Imaginez l'électrochoc quand la découverte en question porte sur la formation de l'Univers soi-même.

Mais, dira-t-on, émise au début de ce siècle, la thèse du big bang a déjà quelques décennies de vol à son compteur. Et ce concept a même été passablement galvaudé lors de sa diffusion vers le public, puisqu'aujourd'hui, on nous sert même du big bang en chanson (Julien Clerc). Alors, quoi de neuf sous le soleil ?

Ce qui se chuchotait à peine, ces dernières années, c'est que la thèse du grand boum initial, si elle était encore dominante, commençait à essuyer de redoutables tirs de barrage. Nombre d'astronomes relevaient dans leurs filets des observations qui cadraient mal avec la théorie reine. Et parmi les épines les plus profondément fichées dans la semelle du big bang, trônait l'aspect désespérement homogène de la rumeur de la création du monde, ce fameux rayonnement fossile.

Comment, en effet, expliquer que des galaxies aient pu grapiller de la matière pour se former, alors que tout ce qu'on mesurait jusqu'ici suggérait que le grand flash initial avait été parfaitement lisse et homogène ? C'est comme si des grumeaux se formaient tout d'un coup, sans raison, dans une soupe jusque-là bien onctueuse. Impossible. Il devait déjà y avoir dans ce potage-là des irrégularités, de minuscules graines de grumeaux, susurraient les équations têtues. Les dents des fourchettes sont trop écartées, les instruments de mesure trop peu sensibles, expliquaient les astronomes. A moins que la théorie du big-bang soit imparfaite, risquaient d'impertinents chercheurs, qui déjà s'attablaient pour écrire d'autres biographies à notre monde.

Ce match des théoriciens est aujourd'hui réglé. En mesurant dans l'espace ce qu'aucun instrument n'avait encore détecté depuis la Terre, COBE a déclaré le big boum vainqueur par K.O. "Nous sommes morts", a même dit, bon joueur, l'un des opposants. Le halo résiduel du grand flash, vieux de 15 milliards d'années, n'est pas homogène du tout, a déclaré ce robot, promu juge de paix intersidéral. Ce bruit porte bien en lui les marques des irrégularités qui donnèrent naissance aux amas de matière, aux galaxies, aux étoiles, aux planètes, à la vie, et à l'homme. cela peut paraitre rassurant. Mais à propos, d'où viennent ces rides, comment sont-elles apparues, pourquoi ?

On ne vous l'avait pas dit ? La quète du Saint Graal astrophysique continue, plus que jamais. (voir les réponses de Trin h Xuan Thuan). Sur des raidillons de l'espace-temps qui prennent plus que jamais l'allure d'un grand jeu de l'oie cosmique : quand on croit toucher le but, on se retrouve à la case départ, ou presque !



La mélodie secrète
de Trinh Xuan Thuan

La découverte de COBE, c'est un choc ?
C'est une observation formidable, extraordinaire, qui apporte une confirmation très forte à la théorie du big bang, car elle vient compléter nos informations sur l'étape de formation des galaxies, qui a conditionné celle des planètes, des hommes. Si l'univers avait été homogène à ce moment là, nous ne serions pas là pour en parler.
Nous avons maintenant une "image" de ce qu'était l'univers 300.000 ans après sa création. C'est la plus vieille que nous puissions obtenir, car avant ces 300.000 ans, l'univers nous est dissimulé par un mur opaque. Les électrons étaient libres et entravaient le parcours des photons, les particules de la lumière

Cette découverte affecte-t-elle vos travaux ?
Elle concerne tous les astronomes, mais il reste beaucoup d'autres questions. Comme celle de la masse manquante. Si on veut savoir ce que deviendra l'univers, s'il poursuivra son expansion sur la lancée du big bang, ou bien s'il s'arrètera à un moment pour s'effondrer sur lui même (grand effondrement ou big crunch), il faut déterminer sa masse. Mais nous avons là un problème. La masse visible de l'univers (les étoiles et les galaxies) ne représente qu'un pour cent de la "masse critique" nécéssaire pour stopper l'expansion de l'univers. En extrapolant la masse invisible dont en sent les effets sur les mouvements étoiles et les galaxies, on arrive à 10 % du total nécéssaire. Il nous manque donc aujourd'hui 90 % de la masse de l'univers pour parvenir à la masse critique. Où est-elle ? Est-elle constituée de matière très difficile à détecter, comme les neutrinos et d'autres particules ? Ou alors organisée dans des corps célestes invisibles, comme les trous noirs ou les naines brunes, ces étoiles manquées ? Parce que nous ne connaissons pas la nature de cette masse manquante, nous ne savons pas comment sont nées les galaxies, ni comment elles ont constitué cette fantastique tapisserie cosmique.

Le big bang est-il le bon scénario ?
Jusqu'à nouvel ordre, c'est celui qui décrit le mieux l'univers avec les informations dont nous disposons actuellement. Mais tout peut être mis en question si une nouvelle observation vient contredire le big bang.
Comme il y a eu jadis les univers magiquee, mystique, mathématique, géocentrique, il y aura, dans le futur, une longue série d'autres univers qui se rapprocheront toujours davantage du véritable Univers. Mais je pense que nous ne l'atteindrons jamais.
Cela dit, tout nouveau modèle devra intégrer les éléments du big bang, comme la physique d'Einstein a incorporé les acquis précédents de celle de Newton.

Alors COBE n'a pas vu la trace de la main de Dieu ?
Pour donner un sens à l'Univers, il faut qu'il y ait une conscience capable d'apréhender sa beauté et son harmonie. Pas forcément notre forme de conscience d'ailleurs. C'est ma conviction. Les réglages de cet Univers sont à mes yeux trop fins pour être les résultats du seul hasard. Mais je ne pense pas que nous accédions un jour au secret de la vraie nature de l'Univers. La mélodie secrète des choses nous restera à jamais dissimulée, même si nous pouvons nous en rapprocher de plus en plus par différents moyens.

Trinh Xuan Thuan, astrophysicien à l'université de Virginie, est l'auteur de "La mélodie secrète", (Ed Fayard) et livre son point de vue dans "Un astrophysicien : entretiens avec Jacques Vauthier "(Ed Beauchêne-Fayard).



big bang : une théorie à vertiges
En un instant tellement bref qu'il est impossible de le décompter, fut le Tout, partout. Durant ce frémissement, qu'étaient les forces qui gouvernent l'énergie et la matière ? Nul ne le sait. Entre zéro et zéro secondes et 43 chiffres après la virgule, notre physique est aveugle. Sur les dessins, par commodité, on représente le "gros boum" comme un point qui explose, poussant vers un futur joliment coloré et la droite de la page, l'organisation de la matière et du monde. Une image qui n'a, en fait, pas grand chose à voir avec le premier vagissement de notre Univers. Les équations le suggèrent : le big bang a eu lieu, partout, simultanément, en tout point d'un univers qui était déjà immense et Tout, puisqu'en dehors de lui, rien n'existait...
"Rien a voir avec une explosion... On ne sait pas si l'univers était fini ou infini, mais peut importe, la température dépassait cent milliards de degrés", explique le prix Nobel de physique Steven Weinberg, dans "Les trois premières minutes de l'univers" (Seuil). Peu à peu, ce halo d'énergie s'est refroidi, permettant aux particules, aux forces, à la matière d'apparaître. Nos meilleurs télescopes, ne peuvent guère nous aider à contempler cela. En contemplant au loin, comme COBE, ces images qui nous parviennent du passé à la vitesse de la lumière, ils ne pourront jamais voir au-delà du 300.000 anniversaire du monde. Avant, les électrons, libres, empêchaient la lumière, les photons, de se propager. Il n'existe pas d'image de ce monde-là.
Y-a-t-il vraiment eu un moment zéro avant lequel il n'existait rien, s'interroge Hawking dans son best-seller, "Une brève histoire du temps" (Flammarion). Difficile à nos esprits habitués à décompter le temps, à voir naître et mourir des êtres, d'échaffauder une vision d'une histoire sans point originel. Les mathématiques le peuvent, avec des notions de limites. Tentons un exemple grossier. L'horizon fuit devant nos yeux au fur et à mesure que nous montons les marches de la tour Eiffel. Très vite, on s'apperçoit que pour voir un peu plus loin, par-delà les collines de St Cloud, il faut monter bien plus haut qu'au début. Extrapolons : si l'on utilisait tous les matériaux disponibles sur cette Terre, pour bâtir une tour immense, on ne verrait guère plus loin que l'horizon situé sur le rayon central de la planète. En tous cas, on ne verrait jamais l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Et s'il en était ainsi pour notre Univers ? Un monde en géométrie sphérique, dont l'horizon est le brouillard du big bang ?
Dans cette perspective, Hawking imagine un univers sans début et sans fin, en perpétuelle croissance puis effondrement, dont aucun Dieu n'aurait eu à choisir les lois. D'autres physiciens envisagent encore que le début de notre univers correspondrait à la formation d'un trou noir, dans un autre monde. Enfin des astronomes comme Trinh Xuan Thuan demeurent persuadés que l'objet de l'univers est l'apparition de la conscience, et que le sens secret du monde échappera toujours à la science. Mystique ou matérialiste, chacun voit donc le big bang à sa porte. Avant un éventuel grand effondrement (big crunch), il reste quelques milliards d'années pour ce débat.

Cobe : le héros des étoiles
Les astronomes sont des gens simples. Depuis Gallilée, tout ce qu'ils réclament, pour explorer le Monde, ce sont des lunettes, des machines. Et avec COBE (Cosmic Background Explorer), c'est un satellite à remonter le temps que les chercheurs du Centre Goddard de la NASA et de Berkeley ont imaginé. Lancé à la fin de 1989, et placé sur orbite à 900 km d'altitude, le satellite est tellement sensible qu'il doit en permanence se réfugier dans l'ombre de la Terre, à l'abri des ardeurs solaires. Dix mille fois plus sensibles que les instruments utilisés jusque là, ses bolomètres (thermomètres de très haute précision) sont capables de mesurer le cent-millonième de degré. Pour cela, ils baignent dans 600 litres d'hélium liquide, à moins 271,2 degrés C. Ce congélateur en orbite compare le rayonnement fossile de l'univers, le même que celui qu'émettrait un corps noir chauffé à 3 degrés K, c'est à dire moins 270 degrés C, dans toutes les directions de l'espace. Cette rumeur radio-électrique, qui nous provient de l'univers quand il avait environ 300.000 de nos années, est la première "image" qui nous est accessible du cosmos. Un bruit de fond qui correspond à la subite apparition de la matière organisée, dans une sorte de flash.



A l'intérieur de Biosphère

octobre 1992
Carnet de bord dans Biosphère 2

Voyage dans un autre monde
Linda Leigh, 40 ans, responsable des écosystèmes terrestres de Biosphère 2 (un monde en miniature, en Arizona)

26 septembre 1991
Le soleil se couche, laissant une chaude lumière m'enrober. Je suis assise au bord des falaises qui surplombent notre océan, et je regarde les deux mondes, celui de l'intérieur et de l'extérieur. Mon premier acte officiel de ces deux années d'enfermement a été de délivrer une longue pluie (par le système d'arrosage) à chaque biome (système écologique et climatique complet, comme la savane, ou la forêt tropicale). Le voyage peut commencer.

8 octobre
Rencontre avec Tony, à la limite du désert, pour discuter comment réveiller la vie dans cet espace, à l'approche de l'hiver. Nous arroserons une fois par semaine, et surveillerons les plantes clefs de ces écosystèmes arides.

15 octobre
Chaque matin, nous lisons avidement les courbes de nitrates dans l'océan et de gaz carbonique dans l'air que crachent les ordinateurs. Aujourd'hui on peut y lire l'impact de la récolte de cacahuètes effectuée hier. A l'entrée de l'hiver, je me sens comme un pélerin abordant un monde inconnu.

12 novembre
Mon quarantième anniversaire. Un groupe de visiteurs me l'a souhaité à travers la vitre. Je n'aurais pas cru que cela puisse me faire aussi chaud au coeur !

15 novembre
Jamais je n'ai regardé les plantes de cette manière. J'essaie sans cesse de deviner comment chaque espèce va réagir aux variations de saison et de teneur en gaz de l'air. C'est une obsession.

12 décembre.
Je fais la cuisine. Mark a pu me ramener des herbes du potager, pour relever les plats. Comme d'habitude, j'entre les quantités de chaque ingrédient dans le système électronique de gestion des régimes alimentaires, qui évalue nos rations de calories, de graisses, de protéines, de sucres, de minéraux, de vitamines.
Un peu plus tard, je fais de l'exercice sur une bicyclette de musculation. Ai-je mangé assez de calories pour pouvoir m'octroyer le plaisir de cet effort sans risquer de perdre encore quelques grammes ?

1-er janvier, le Nouvel An
J'ai communiqué avec des gens tout autour du monde, par l'intermédiaire du système vidéo. Notre petite fête a été arrosée d'alcool de riz fermenté, que nous avons produit nous-mêmes, à partir d'une vieille recette népalaise. En buvant, je ne puis m'empêcher de penser que l'adaptation de la culture du riz de cette technique de fermentation à Biosphère 2 a nécessité quatre bonnes années de patience.

10 janvier
Mesures du taux de gaz carbonique contenu dans le sol de la forêt humide. Relevé d'échantillons et analyses au laboratoire.

7 mars
Je suis effondrée par la mort du galago. Le petit lémurien tropical m'était très cher. Dans biosphère 2 nous constatons la mort des animaux très vite. Et chaque extinction d'espèce est cruellement ressentie, comme elle devrait l'être sur la Terre, Biosphère 1. Au dehors comme ici, à l'intérieur, à part ces espèces vivantes, il n'y a rien. Et chaque disparition est un vrai drame qui nous rapproche du néant.

27 mai
Récoltes de blé, ce matin. Par contre, nous manquons de féculents : patates, riz, plantain... Nous aurons bientôt besoin de place pour planter le sorgho.
J'ai toujours des difficultés avec le système générateur de pluies, du côté de la savane. Je suis contrainte d'arroser à la main les endroits qui restent secs. Harassant. Les caféiers, sur le versant ouest de la montagne, ont refleuri. J'imagine déjà les bols de café au lait que nous allons pouvoir nous offrir...

20 juin
Encore un jour avant de déclencher les pluies d'été. Nous pourrons ainsi collecter des échantillons d'air, de sol, et prendre des photographies avant et après la fin de la dormance. Pour effectuer les comparaisons.

26 septembre
L'anniversaire de notre entrée, le vrai "Nouvel An" de Biosphère 2. Ma première action, en me levant, a été d'offrir une belle pluie, bien dense, à tous les biomes. C'est pour moi une célébration des cycles de la nature, mais aussi de l'esprit humain. L'esprit qui nous conduit à créer, à ne jamais cesser de nous interroger, et à ne jamais laisser tomber la vie.



Nous connaissons plus d'un qui aimerait se transformer en grenouille, pour se glisser dans la forêt de Biosphère 2 et voir de près comment vivent, travaillent et s'entendent les occupants de la galère de verre échouée en plein Arizona.
C'est le 26 septembre 1991 que les huit volontaires ont bouclé la porte de leur vivarium géant pour un voyage immobile de deux années. Depuis, le mystère plane sur l'aventure. Pourtant leur prison est de verre, et des dizaines de milliers de touristes ont pu les observer de l'extérieur. Les communiqués de presse pleuvent, et les conférences ne manquent pas.
Mais cette transparence de façade n'a pas dissipé le malentendu qui s'est installé entre les explorateurs et le reste de la planète.
Présentée comme une affaire scientifique au départ, Biosphère 2 ne s'est pas vraiment donnée les moyens de cette ambition. Toute l'énergie créatrice était en fait investie alors dans la réalisation du vaisseau de verre, de ses écosystèmes, et à l'attraction des hordes touristiques payantes.
L'information préliminaire sur le projet a elle aussi été négligée. Quand on a appris, parfois par des fuites, que les naufragés volontaires étaient partis dans leur île avec des réserves de nourritures pour plusieurs mois, que l'énergie leur était fournie par une centrale électrique, qu'un ventilateur avait été mis en route pour renouveler une partie de l'air, ou encore qu'une Biosphérienne était sortie quelques heures pour aller se faire soigner à l'hôpital voisin, des critiques se sont hâtés de brûler le joli jouet que lui avait fait miroiter le milliardaire....
Est-ce raisonnable ? Il est vrai que les Biosphériens ont un peu trop tendance à escamoter les problèmes matériels, psychologiques, ou relationnels, et ont tendance à servir des réponses évasives à tous ceux qui les interrogent. Agaçant. Certes encore, Biosphère 2 n'est pas une expérience de laboratoire, mais plutôt à un processus d'exploration empirique. Mais de par le monde, un certain nombre de scientifiques, dont le groupe qui vient d'examiner la situation, jugent qu'au prix de quelques modifications, les données que l'on pourra tirer de l'affaire valent la peine d'être étudiées. Quitte à imposer des procédures plus strictes lors des prochaines missions à bord de l'autre Terre.
Pour l'heure, les Biosphériens voient baisser leur taux d'oxygène et augmenter celui du gaz carbonique. Leur stock de nourriture est réduit. Passeront-ils l'hiver à bord ?

Rêve new age

automne 1993
REVE

"Bienvenue à l'Institut de la Lucidité et à son enseignement de - Lucid Dreaming (marque déposée) - . Le but de cette méthode est de vous entraîner à avoir de fréquents rêves lucides..." Les premières phrases du livre de formation que Stephen LaBerge destine à ses ouailles sont aussi limpides que l'azur qui surplombe Stanford en ce matin d'été... Car en Californie le vent vient de l'Ouest, méticuleux, déchiquetant chaque jour les brumes humides du Pacifique. Ce faisant, il effleure aussi les collines, au sud de San Francisco, et vaporise sur les campus cet air étrange et léger, cristallin, qui donne des ailes aux plus blasés.

"Le rêve lucide c'est tout simplement quand vous rêvez et que vous prenez conscience du rêve, en direct. On peut s'entraîner à faire durer cet état, et aussi apprendre à contrôler le processus du rêve, à intervenir sur les situations..."

Entre deux âges, mais définitivement doté d'une mine d'adolescent, LaBerge nous introduit à l'intérieur de son saint des saints : un minuscule laboratoire de deux pièces, situé dans la cave du bâtiment principal de la prestigieuse et très technologique université de Stanford. Le local n'est guère impressionnant. Pour l'essentiel, un cabinet noir, cocon isolé des bruits du monde, est orné d'une chaise longue. C'est là que les rêveurs s'assoupissent, enturbannés d'électrodes, pour livrer aux machines inquisitrices les détails intimes de leurs songes. Quelques écrans d'ordinateurs sont là, qui veillent et affichent les courbes des signaux électrique émis par les cerveaux, et des coupes colorées se succèdent en rafales sur les écrans, dénonçant quelles zones cérébrales sont activées...

Des travaux "secrets" sont en cours ici, concède le maître des lieux, qui visent à localiser en trois dimensions les régions du cerveau activées pendant le rêve lucide, mais aussi à explorer les divers "niveaux de conscience" que peut offrir cette pratique...

L'intérêt du rêve lucide,
du moins aux yeux de LaBerge, est double. Explorer autrement la zone interdite de l'onirisme, de ses mécanismes, pour commencer. En supposant que le rêve "éveillé" est de même nature que celui qui refuse de se laisser vivre en direct, on tiendrait là un formidable outil à visiter, à comprendre les mécanismes du rêve. L'autre avantage serait d'aborder la question : à quoi sert-il de rêver chaque nuit en moyenne deux heures durant ? Est-ce là un accessoire ou un élément essentiel de notre vie ? Un terrain où les avis sont très partagés.
Mais d'abord, peut-on être certain que l'on est bien plongé dans un rêve lucide ?

"Ce n'est pas simple, concède LaBerge. La conscience de ce que l'on est en train de faire est un phénomène complexe, et suspect. On ne peut prendre une simple affirmation, un récit de réveil pour argent comptant. Mais nous avons trouvé un procédé quasi infaillible. Nous convenons d'un code avant le sommeil, toujours le même. Et lorsque le dormeur est conscient de son rêve, il fait le signe..., en direct."

Deux mouvements des yeux, alternativement vers la droite et la gauche ont ainsi été retenus pour établir le contact entre l'Atlantide onirique de l'assoupi et les machines analysantes et scrutantes du petit labo. Essentiellement parce que des électrodes sont déjà placées près des paupières closes : les mouvements des yeux, intenses et erratiques sont en effet caractéristiques de l'une des phases du sommeil, le REM (Rapid Eyes Movements) ou sommeil paradoxal (périodes de vingt minutes en moyenne, toutes les quatre vingt dix minutes), pendant laquelle, tous les chercheurs en sont désormais convaincus, le rêve a lieu. Paradoxal car bien qu'endormi au sens habituel du terme, le cerveau est en fait biologiquement bien plus actif que lorsque nous sommes "éveillés".

Par cette technique, LaBerge a montré que l'on pouvait prendre conscience de ses rêves : les signaux convenus des mouvements oculaires sont bien sur les tracés de REM, alors que s'il y avait éveil lors de cette prise de conscience, les courbes montreraient également le sommeil s'interrompant...

Le chercheur fit de cette trouvaille le big bang de sa propre quête. Est-il possible de prendre conscience de tous ses rêves, se demande-t-il depuis dix ans ? La réponse, il en est convaincu, est oui, mille fois oui. Il suffit de se le suggérer, fortement.
"La prochaine fois que je rêverai, j'en prendrai conscience", faut-il se répéter. Il convient également de mobiliser sa conscience en état d'éveil (se dire "je suis conscient" le plus souvent possible dans la journée), et de suivre les conseils et exercices de la méthode évoquée plus haut, qui évoque celle, plus ancienne, du Dr Coué.
Une autre recommandation : investir dans une paire de lunettes "DreamLight" (marque déposée). Leurs petites pulsations lumineuses, déclenchées pendant les périodes de sommeil paradoxal, sont taillés pour être captées par le cerveau pendant les périodes de REM.

"Une lampe de chevet se mettra à clignoter, la foudre à tomber. Ce sera votre façon, en cours de rêve, de percevoir le signal émis par les lunettes, et vous prendrez conscience du rêve", pronostique LaBerge.

AJOUTS (2)
Et aucune inquiétude à avoir : tout le monde peut rêver éveillé, plus ou moins bien, souligne Stephen. Pourquoi ? Et bien tout simplement car notre conscience elle-m^me n'est qu'un rêve, me^me quand nous avons les yeux ouverts. la manière dont le creveau reconstitue le monde est un songe, aux yeux de LaBerge.
"Pourquoi voulez-vous que ce processus s'interrompe la nuit ? Le r^ve nocturne est la suite du rêve diurne, il est différent car le fonctionnement biologique du cerveau n'est pas le même pendant le sommeil, mais c'est bien pour cette raison qu'il est possible d'en prendre consience, de le visiter", insiste le chercheur
FIN AJOUTS (2)

Il en coûte 5000 francs environ, pour acquérir l'engin bricolé dans le mini-atelier de l'Institut...