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jeudi 3 décembre 2009

Femmes "fécondées" par des singes

L'autre soir, sur Arte, la science soviétique, et notamment les expériences d'hybridation chimpanzés-humains.

Sous Staline, un certain nombre de femmes "volontaires" furent ainsi inséminées avec de la semence de chimpanzé.

L'Institut Pasteur de l'époque, du moins son directeur, considérait cela d'un oeil favorable. Il est vrai que ce siècle à peine achevé nous a proposé bien des atrocités (peut-être pas le pires, d'un point de vue qualitatif. Par exemple les expériences sur des vagabonds capturés au hasard des chemins semblaient assez banales à la Renaissance)

Ce qui me déroute est l'amplitude avec laquelle notre "morale" évolue au gré des époques, des contraintes, des circonstances. En fait à peu près tout semble envisageable. Il est à peine nécessaire d'invoquer ou de mettre en scène un "intérêt supérieur".

Frisson rétrospectif et méfiance prospective.

lundi 6 octobre 2008

Montagnier et Sinoussi Nobel

1994 (Archives)

Je republie cet article-entretien avec Luc Montagnier, en hommage au prix Nobel de médecine 2008 qui distingue aujourd'hui les travaux des chercheurs français Françoise Barré-Sinoussi et Luc Montagnier sur le sida ainsi que ceux de l'Allemand Harald zur Hausen dans un autre domaine, le cancer de l'utérus

Dix ans après la découverte du virus du sida, Luc Montagnier publiait chez Odile Jacob "Des virus et des hommes". Le récit de sa croisade de médecin-chercheur, du parcours de la maladie, ses espoirs face au mal du siècle.

Cet entretien fut réalisé dans sa résidence, au sud de Paris


"Vous avez de la chance, j'ai pu dormir un peu, je suis reposé ". Nous sommes un dimanche. A vingt minutes de Paris et de son laboratoire Luc Montagnier a déployé sourire et transats sur la pelouse qu'il vient de tondre. Un moment-oasis dans l'agenda d'un homme plus sollicité qu'un ministre. Les derniers remous tièdes de l'été font chahuter les arbres sentinelles, tandis que le découvreur du virus du sida évoque quelques souvenirs. Son arrivée à l'Institut Pasteur...

"Ce qui m'a vraiment ému, c'est l'annexe de Garches... La petite bâtisse où Pasteur est mort, dans cette chambre modeste. A l'Institut le culte de Pasteur est un peu trop caricatural et frise parfois la bigoterie, mais le personnage est fascinant par bien des aspects... Par son sens des réalités, par exemple. Il ne perdait jamais de vue les applications potentielles de ses recherches. Son culot aussi. Entre nous, il a eu de la chance que ses premiers essais de vaccination fonctionnent. Aurions-nous une telle audace aujourd'hui ?"

D'humeur buissonnière, l'oeil pétillant de complicité, Montagnier élargit un instant le cercle de ses mots et confie quelques affections. Ce qui le fascine ? Le vivant. L'exceptionnelle continuité du monde animé, avec ses mécanismes les plus minuscules, les molécules, leurs outils à l'échelles des chaînes d'atomes. Mais aussi les objets les plus complexes, les organes les plus finis. Quelle loi préside à cette organisation de la matière ?

On retrouve ici les compagnons de vie de Montagnier, les virus, aux marges du vivant et de l'inanimé.
"On peut aujourd'hui accélérer, produire leur évolution en éprouvette, pour observer quelles mutations peuvent survenir..., lesquelles s'adaptent, et tout cela en quelques heures... Cela s'applique aussi aux médicaments, des peptides, qui sélectionnent leur composants et leur forme, par le jeu des sélections...

Pourra-t-on ainsi, par le jeu des hasards nécessaires produire demain en laboratoire des médicaments qui n'existent pas dans la nature et que notre esprit aurait lui aussi négligé de concevoir ? Peut-être...
C'est dans la chambre de cette maison sémaphore, à l'orée d'une mer d'arbres, que les nuits du chercheur voient déferler cohortes de doutes, de questions, quelques lucioles d'espoirs aussi.
"Je suis en manque de sommeil depuis des années, alors chaque fois que je ferme l'oeil, les cauchemars me tendent leurs bras. Je passe le moins de temps possible en leur compagnie....".

Le plus souvent, étendu, les yeux ouverts, le médecin réfléchit. Prépare les questions qu'il va soumettre à ses collaborateurs, aux responsables de recherches de son département de virologie, et se demande s'il faudrait oser d'autres pistes, plus audacieuses encore. A quelles flammes se forge un personnage ?
Parfois, tout de même, le sommeil gagne. Un mince rempart de repos. Entre la lecture d'articles scientifiques, qui l'amène jusqu'au coeur de la nuit, et le travail difficile, qu'il retarde pour mieux en venir à bout sous les lueurs de l'aube.
Dans son livre, Luc Montagnier révèle quelques fragments de sa vie. Ceux qui l'ont, pour l'essentiel, construit. Son enfance, avec un accident qui laisse quelques empreintes, et la disparition de ce grand-père emporté par le cancer, qui l'aiguillera en douleur vers la médecine.

Mais c'est comprendre et savoir qui anime déjà l'adolescent de Châtellerault. Bien entendu, il engloutit son Jules Vernes et grignote toutes les expériences amusantes qui lui passent sous la main, derrière les épaules de son expert-comptable de père, bricoleur amoureux de progrès. C'est tout juste la fin de la guerre. Dans la cave-laboratoire de la nouvelle maison (la précédente a été bombardée), c'est un voyage extraordinaire : piles électriques au sodium, laboratoire de chimie, mélanges explosifs...

A seize ans, et deux bacs en poche, Montagnier (pas assez forcené en labeur mathématique pour devenir physicien) se lance à la fois sur les sentiers de la science naturelle et de la médecine. Pour se reconnaître, sept ans plus tard, en cet assistant de biologie moléculaire, à la Fondation Curie de Paris. Avant d'opter encore, en 1957. Mais cette fois, ça y est, c'est pour la virologie, et la rencontre d'un maître, Raymond Latarjet...

"C'est en 1982 que le sida commence à retenir mon attention de chercheur.... l'agent responsable pourrait être un virus..."
Que vient faire le hasard ici ? Tout, peut-être.
C'est Paul Prunet, directeur scientifique de l'Institut Pasteur Production, qui pilote Montagnier vers cette recherche. Par une simple question : regarder si un rétrovirus, vecteur du sida, pourrait être présent dans le sang dont se sert le laboratoire pour préparer des vaccins. Une excellente et précoce question, à l'origine de la création de l'équipe Montagnier, Chermann, Barré-Sinoussi.

L'histoire de la découverte du virus restera entachée d'une polémique scientifique. Celle occasionnée par une contamination des cultures virales du laboratoire américain de Robert Gallo, le concurrent de Montagnier. Un virus communiqué par les français, selon les habitudes de la recherche internationale, et que Gallo baptise d'un autre nom, dans la logique de ses travaux à lui.

La polémique est aujourd'hui close, à l'avantage exclusif des Français.
Gallo a-t-il "volé" le virus français ? Le pasteurien n'a pas d'atomes crochus avec l'Américain. Les tempéraments des deux personnages sont à l'opposé, et Montagnier relate dans son récit une rencontre glaciale avec Gallo, chez un ami commun... La question fait souffler une brise glacée sur le regard du virologue.
"Je n'ai pas de raison de douter de la thèse présentée par Gallo, qui est celle d'une contamination de laboratoire". Avec un regret toutefois : "Si l'administration française avait été convaincue plus rapidement par le travail de notre équipe, on aurait pu gagner des mois sur la mise au point de tests de dépistage..."
Aujourd'hui, on en est-on ? Un vaccin reste-t-il concevable ?
"Oui, définitivement... C'est difficile, certes. Par exemple, la piste la plus avancée, celle des anticorps neutralisant, semble vouée à l'échec, car les anticorps reconnaissent une partie extrêmement variable du virus.
Plus prometteuse, mais aussi plus complexe, une autre stratégie consiste à mettre en oeuvre des anticorps qui s'en prennent à des parties conservées du virus. Ou encore à provoquer une immunité des cellules contre le virus, avant son intrusion. C'est plus complexe, et pose le problème éthique de l'essai de ces vaccins.
Là encore, l'espoir pourrait venir de voies plus originales, qui passent par une expérience de terrain.
"Sur ce point nous comptons beaucoup sur l'Afrique. Dans des pays où l'incidence de la maladie est forte vous avez parfois dix pour cent des gens infectés. Les probabilités que les gens rencontrent le virus sont très grandes. Or on constate précisément que tous ne s'infectent pas. Un certain nombre ont probablement une résistance immunitaire naturelle, qu'il faut étudier et comprendre..."
En attendant le vaccin partiel ou total, les chercheurs tentent toutes les portes thérapeutiques. Comme les association entre divers antiviraux qui agissent sur différentes étapes de la réplication du virus.
"A mon sens, il faut une approche thérapeutique globale. Associer des anti-oxydants, des antibiotiques, restaurer l'immunité cellulaire qui permet la survie à long terme. Tout ceci dans l'esprit de bloquer l'évolution vers la maladie, bien entendu".
Une autre approche, ce sera demain, lorsque l'on connaîtra bien ces divers moyens de lutte, d'utiliser massivement ces médicaments.

"L'objectif étant, en quelques semaines de traitement choc, de faire sortir les virus présents dans les cellules à l'état latent, puis de les coincer par un traitement antiviral, pour éradiquer l'infection."
C'est ce type de stratégie que Luc Montagnier souhaite faire étudier dans les centres de recherche clinique qu'il met en place, dans la cadre de sa Fondation, et avec le soutien financier de la soirée contre le sida.
Ici le chercheur couvert d'honneurs, habitué aux joutes scientifiques autour des thèmes les plus discutés avoue sa sensibilité devant les ravages de la maladie.
Des patients amis ont été emportés...
"Je suis enragé de cela. C'est à la fois très dur, et une formidable motivation..." Celle du médecin ? "Oui, pas seulement... J'ai imaginé faire venir des séropositifs dans mon service, pour qu'ils rencontrent des chercheurs, mais je ne sais pas comment faire. Mais pour moi c'est clair, la motivation est là. L'urgence, pour que demain des gens bien portants puissent raconter au passé : j'ai eu le sida. Il faut lever le nez de sa paillasse, penser aux malades... Je me souvient de tous les noms des premiers patients. Ce n'est pas facile à vivre".
Depuis plus d'un an, le chercheur se bat aussi dans les couloirs et les antichambres lambrissées pour faire vivre sa Fondation, avec le soutien de l'Unesco. Les fruits de ce labeur à porte-documents mûrissent.

L'installation de trois centres de recherche clinique est en bonne voie. Il y a celui de l'hôpital Saint Joseph à Paris, un autre à Abidjan, et encore un autre aux Etats-Unis à San Diego.
Cela ne suffit pas au médecin ennemi du temps. Trois millions de malades, dix sept millions de séropositifs. C'est assez pour trransformer l'oxygène de l'air en énergie, à chaque instant.
"C'est vrai, j'ai sacrifié beaucoup de choses à cette lutte, mais que pouvais-je faire d'autre ? Il reste tant à essayer..."
Comme ces rencontres inédites avec d'autres chercheurs. Montagnier organise à Venise les 8 et 9 octobre prochain une réunion d'un genre inédit. Destinée à ouvrir un dialogue entre physiciens et biologistes.
Les prions, la maladie d'Alzheimer, peut-être dans le sida, les nucléations, un phénomène physique, intervient... Le vieillissement aussi, est concerné. Une réalité qui, aux yeux du pasteurien, montre bien que "pour avancer sur le sida, il faut bouger sur le plan des connaissances intimes de la vie elle-même".

Ce dimanche, le traqueur de virus consacre quelques heures de liberté à préfacer une biographie de Pasteur. Ce qui le frappe au détour du récit, c'est la manière dont vivait l'homme, séparé de la société, détestant les mondanités, réfugié dans son ultime cercle de famille.

Alors qu'en même temps, il pensait aux applications industrielles et sociales de ses travaux.
"Il était isolé, mais proche du monde réel, entouré de médecins, ressentait très violemment les problèmes de la société. Le sida aurait été de son époque, je suis certain que Pasteur s'y serait intéressé".

samedi 20 septembre 2008

Le mal de l'altitude

Octobre 1991

Les alpinistes sont des noyés. A 5.500 mètres d'altitude, il ne disposent plus que de la moitié de l'oxygène présent au niveau de la mer, et à 8.800, on descend à un tiers. Cuisante privation : 60 % des amateurs de trekking ou d'alpinisme souffrent du mal des montagne (migraines, nausées, insomnie, fatigue) et 20 % sont atteints au point de risquer l'oedème pulmonaire ou cérébral s'ils insistent. Plusieurs dizaines de fois par saison, il faut dans l'Himalaya les redescendre en urgence, ou les enfermer dans des caissons pressurisés pour que leur état s'améliore. Chaque année, certains insistent, et au bout du malaise rencontrent la mort. Etonnant, les derniers 20 % grimpent comme des cabris, sans le moindre malaise.
Les montagnes sont devenues un laboratoire pour les chercheurs. Pour nos corps acclimatés au niveau zéro, le manque d'air en altitude revient à débarquer sur un monde inconnu, à y bouleverser les habitudes de l'organisme. "L'oxygène, c'est la vie, et des quantités de systèmes de régulation agissent vigoureusement pour compenser les effets de l'hypoxie". Le Pr. Jean-Paul Richalet, responsable de l'Association pour la Recherche en Physiologie de l'Environnement, à l'instar de ses confrères italiens, est un habitué des cimes. Bardé de matériel, il court chaque année dans l'Himalaya, sur le Mont Blanc ou dans les Andes pour prendre le pouls des volontaires qui se prètent à l'exercice, leur prélever des tissus. Utilité ? Mettre le doigt sur les agents biochimiques qui interviennent dans l'adaptation au manque d'oxygène. Au programme, les chémorécepteurs. De petits détecteurs placés dans des vaisseaux sanguins, qui signalent le manque d'oxygène dans le sang et commandent le rythme cardiaque (adrénaline). S'ils sont trop sensibles, le mal des montagnes s'installe plus rapidement, et l'apparition d'oedèmes pulmonaires devient possible. La compréhension de cette régulation, et la mise au point de substances pharmaceutiques pour la contrôler pourrait bénéficier aux amateurs de montagne (on peut aussi être malade dans une station de ski ou sur une montagne à vaches), mais concernerait aussi les insuffisants respiratoires (bronchites) ou circulatoires, voire les candidats aux infarctus.
De manière plus fondamentale, on tente dans la pyramide himalayenne de comprendre comment le corps s'adapte. Pourquoi, par exemple, une limitation du rythme cardiaque s'installe-t-elle ? Le rythme le plus élevé que peut atteindre un alpiniste décroît au fur et à mesure qu'il monte. Comme si le coeur voulait en "garder sous le pied", conserver une réserve en limitant sa dépense en énergie, pour ne pas risquer l'infarctus. Intéressant pour tous ceux qui ont un coeur qui accélère trop vite, ou irrégulièrement.
L'atout de la pyramide c'est encore de pouvoir comparer notre métabolisme avec celui des sherpas. Les indigènes, bien adaptés à l'altitude, ne fabriquent pas de globules rouges en surnombre quand ils grimpent. Les occidentaux, au contraire, en ajoutent des quantités pour mieux véhiculer l'oxygène. Le plus surprenant, c'est que les habitants des Andes, qui vivent confortablement à plus de 4.000 mètres secrètent eux aussi des globules rouges dès qu'ils montent. Contrairement aux Népalais. Pourquoi ? La piste génétique est étudiée de près. Demeure le mystère du poids. Les muscles fondent à haute altitude comme neige au soleil, et les grimpeurs laissent 5 à 10 kg sur les pentes, essentiellement par perte d'apétit. Une clef pour accéder aux arcanes de la régulation du poids par les enzymes et les hormones.
Dans un autre domaine, on tente aussi de démasquer les responsables des troubles du sommeil. Insomniaques, les alpinistes fourniront peut-être des indices pour identifier les facteurs qui commandent les apnées nocturnes. A travers le monde, des milliers de dormeurs oublient de respirer pendant des secondes entières, et se réveillent en permanence, par réflexe. Plongeurs de la nuit, ils sont condamnés à porter des appareils respiratoires pour dormir sans danger. Leurs cauchemars trouveront-ils leur solution sur le toit du monde ?

Saga des algues "tueuses"

Décembre 1991

"Tenez, goutez". Avec un sourire narquois Alexandre Meinesz, responsable du laboratoire d'environnement litoral de Nice, me tend une éprouvette bourrée de feuilles graciles. "A faible dose il n'y a pas d'inconvénient, mais crachez la, ensuite". Je machonne donc, un minuscule fragment de Caulerpa Taxifolia. Une minute plus tard, le picotement de la toxine est là, qui gagne langue et palais. "Alors, vous comprenez, quand certains racontent que cette algue est tellement innofensive que l'on pourrait la consommer en salade, je bondis..." Alexandre Meinesz s'époumone depuis 1989 à alerter les autorités sur les dangers de cette algue : "Il faut agir et vite, l'algue se répand exponentiellement, et tout le littoral est menacé".
Un avis tempéré par les organismes publics de recherche, dont les chercheurs hésitaient jusqu'ici à mettre en oeuvre un programme d'études.
Pour Meisnez, le débat scientifique ne doit pas inhiber l'action. A quelques encablures des plages d'or, un drame sous-marin est peut-être en train de se nouer. Chercheurs et plongeurs du cru, à chaque fois qu'ils retournent au fond sont médusés par l'extension de la "gangrène verte". De vastes prairies sous-marines se forment, couleur vert printemps. Trop belles pour être honnètes ? Aucun animal ne vient spontanément se nourir de ces herbages-là. "Les oursins que nous avons mis en présence de caulerpes, avec le professeur Boudouresque (laboratoire d'écologie de Marseille), ont préféré manger la peinture des aquariums, le plastique des tuyaux, puis se laisser mourir plutôt que de consommer les algues", raconte Meisnez. Plus résistants à la toxine, des poissons comme les saupes peuvent se laisser aller à brouter, s'ils ne trouvent rien d'autre. En devenant eux-mêmes toxiques. Le problème, c'est cette algue croit et se multiplie à toute vitesse, voyage au gré des courants, s'adapte à tous les reliefs, s'immisce jusqu'à étouffer les autres algues. Déjà à Monaco, au Cap Martin, à Agay, dans la rade de Toulon, la tache fluorescente croise ses feuilles avec les grandes nourrisseuses de la mer, les posidonies. Et si celles-ci disparaissaient ? "Ce serait une catastrophe majeure, bien supérieure à une marée noire", soupire Meneisz.
De quels abysses a surgit cette créature ? Du Pacifique. Là-bas, l'algue folle se trouve endiguée par un milieu concurrentiel. Les espèces s'y battent entre elles à coup de toxines" Ici, en Méditerrannée, une guerrière aussi lourdement équipée est tout à fait déplacée. Les espèces indigènes sont sans défense et "on ne voit pas très bien ce qui pourrait l'arrèter", s'inquiète Meinesz.
Reste le mystère du transport. Comment une algue des lagons a-t-elle pu élire domicile au pied des falaises de la Principauté ? Probablement par le truchement de l'aquarium de Monaco, estime le chercheur, puisque comme dans bon nombre d'endroits, elle y servait de fond décoratif. C'est du moins devant cet établissement qu'elle a été repérée, dès 1989, entre 5 et 35 mètres de fond. "On ne peut en vouloir à personne, qui aurait pu imaginer que cette algue d'eau chaude (25 degrés) s'adapterait aussi bien aux eaux froides (18 degrés) de notre région", se demande un chercheur. Une redoutable première, qui pose déjà le problème de l'éradication. Plusieurs voies sont envisagés, chimiques, biologiques, en important des prédateurs du Pacifique, ou par simple arrachage, par une armée de plongeurs munis de suceuses... Une guerre verte dans le grand bleu.

Sciences et sports

Juin 1992

"J'ai un secret. Je cours 60 km par jour". Info ou intox ? Stratèges, à l'instar du coureur de fond et recordman britannique David Bedford, les champions passent leur vie à livrer les canulars les plus énormes sur leurs entraînements. Histoire de brouiller les cartes et les esprits des musclés d'en face, de les déstabiliser et de les orienter vers de mauvaises solutions. La science du sport est devenue une denrée stratégique, que l'on protège et que l'on manipule. Car la victoire, si elle est toujours aussi belle, se prépare désormais dans des stades-laboratoires, où les chercheurs règnent en alchimistes sur les coulisses de l'exploit.

"C'est vrai. On ne dit pas tout. Mais de toute manière, les autres sont en général bien renseigné, les choses finissent par se savoir. Parfois on arrive simplement à garder de l'avance, le temps de rafler quelques victoires." Eric Jousselin, responsable de l'équipe médicale de l'Institut National du Sport et de l'Education Physique (INSEP), ménage pourtant les athlètes : "le sportif reste un homme et non un sujet de laboratoire, on ne peut pas tester n'importe quoi sur lui". Sage résolution. Alors on teste souvent les améliorations techniques et les astuces d'entraînement sur les juniors. Mais les coureurs sont des têtes brulées, trop souvent prêts à croire et à faire n'importe quoi pour gagner. "Pour eux, si un adversaire gagne, c'est qu'il a un truc. Ils remettent rarement en cause leurs aptitudes et leur entraînement, mais cherchent du côté du matériel, des astuces de préparation physique, voire du dopage". Parmi les fausses rumeurs les plus mémorables, celle de l'équipe de France d'escrime, sur une photographie, en train de simuler des assauts au fond d'une piscine. Pour faire croire à des entraînements en apnée.Totalement bidon.

A côté de nous, Bruno Thibou respire toujours. Avec son tuyau dans la bouche et sa pince à linge sur le nez, ce jeune espoir n'a pas l'air à la fête. La sueur ruisselle sur ses cuisses et cicatrices de cycliste : il a de fortes chances d'aller à Barcelone, pour l'épreuve sur route des Jeux Olympiques. Pour l'instant, les techniciens de l'INSEP lui font un "VO2 max". Ils mesurent la capacité de sa machine énergétique à dévorer de l'oxygène.

C'est devenu la marotte des physiologistes du sport de la fin des années 80. On ne rencontrera pas un sportif de haut niveau qui n'ait galopé sur le tapis roulant, pédalé sur le vélo de salle, nagé contre un courant artificiel avec le fameux embout entre les lèvres. Sous l'effort, la machine humaine absorbe une quantité d'oxygène qui correspond à sa puissance maximale. En mesurant ce chiffre clef, véritable donnée biologique des champions, les chercheurs savent combien d'oxygène peut se rendre dans les muscles, pour y brûler des sucres, et y produire de l'effort. Si on lui demande de faire mieux que ce palier naturel, les muscles du sportif répondront à la demande. Mais pas pour longtemps. L'athlète pénètre dans un autre monde, sans oxygène, où ses fibres travaillent en apnée. Les sucres, incomplètement brûlés, y deviennent de l'acide lactique, qui s'accumule dans les tissus et le sang. Une logique biochimique qui va progressivement enrayer la belle machine avec les sables de la fatigue.

Pour progresser, il faut connaître le VO2 maximum, mais aussi l'effort auquel il correspond. Et en faisant travailler le sportif à ce niveau-là, par paliers, en surveillant l'acide lactique au moyen de petites prises de sang, on peut obtenir des améliorations étonnantes des performances.
Pour mieux connaître cette machine humaine, on dose encore les hormones, on pose sur les sportifs des capteurs cardiaques. "Certains les gardent tout le temps, quasiment 24 heures sur 24", note Eric Jousselin. Sur l'écran d'une petite montre reliées à un harnais pectoral, les cyclistes peuvent voir à quel rythme bat leur coeur lors d'une montée d'une côte. Ils constatent l'effet d'un changement de braquet, ou d'un démarrage, et s'octroient quelques plages de travail au-delà de leur rythme maximum, gérant comme des rentiers leur capital fatigue.

Mais attention, les surprises sont là. Il faut tenir compte du stress, comme sur une grille de départ de Formule 1, où les rythme cardiaques s'enflamment à plus de 150 pulsations, sous le seul effet de l'angoisse. Ou des synergies, comme en aviron, où le coeur d'un barreur immobile bat à l'unisson de ceux de ses rameurs, en pleine galère.

La chaudière musculaire est désormais connectée à des ordinateurs qui la surveillent, la diagnostiquent et l'entraînent. Les engins de musculature la jaugent et l'astreignent au bon effort. Mais dans le domaine de l'exécution du geste, obsession des bio-mécaniciens, la performance demeure une notion floue. "On peut visualiser et comprendre comment un athlète prend ses appuis quand il lance son disque, et corriger des pertes latérales d'effort, mais il est quasiment impossible de lui dire si son épaule travaille bien dans les trois dimensions, à ce moment-là", constate Régis Mollard, de la faculté de médecine Paris V et chercheur au CNRS.

On peut heureusement définir les grandes lignes des bons gestes techniques. Un démarrage de sprinter, par exemple, est filmé en cinéma stroboscopique, analysé par ordinateur. "En plaçant des détecteurs d'efforts dans les pistes d'athlétisme (pour les prises d'appuis), on pourrait mieux former les juniors, améliorer leurs performances très tôt", demande Mollard.

Au plus haut niveau, les gourous des laboratoires augmentent ainsi peu à peu leur ascendant sur des entraîneurs jaloux Les escrimeurs disposent de l'ARVIMEX, qui mesure leur temps de réaction par rapport à un signal de cible à toucher, et trahit la précision du geste. Chez les tireur à l'arc, c'est un laser qui mesure l'écart à la cible et des accéléromètres placés sur l'arc qui indiquent pourquoi la cible a été manquée. Et en boxe, tennis de table, ou en tir, une micro-caméra fixée sur la tête du sportif montre à l'entraîneur si son poulain regarde de travers son adversaire, la balle ou la cible. Tiens ? On s'est aperçu au passage que les très bons athlètes écoutent parfois bien peu leurs entraîneurs, inventent leur propre technique.

Finalement les entraîneurs préfèrent encore voir les chercheurs transpirer sur le matériel. Plus faciles à gérer, ces améliorations ont grignoté les fractions de seconde au fil des ans. Sans parler des histoires de pédales que Jeannie Longo entretient avec sa fédération, on se souvient que Bernard Hinault et Laurent Fignon eurent raison d'insister pour déballer les premiers vélos aérodynamiques qu'avaient sculpté des chercheurs un peu obsédés du vent. Un sérieux coup de poussette aérodynamique pour gagner : une minute dans un contre la montre ! Ce n'est pas Francesco Moser, recordman de l'heure à vélo, qui dira le contraire, du haut de son bicycle lenticulé et profilé à la Mad Max. Mais tout cela risque de plafonner. Comment imaginer que des perches encore plus raides, propulsives et puissantes à la fois puissent être moulées, alors que ce qui limite l'usage de ces outils hyper-techniques est précisément la capacité des athlètes à fléchir des brins aussi raides que des poteaux ? Au ras du Tartan, un revêtement qui fait courir très vite, si l'on a gagné 300 grammes en 20 ans sur les chaussures, il est difficile de concevoir un autre bond de cette importance. Mais même si la science ne peut plus faire gagner qu'une poignée de secondes, aucun athlète ne les refusera au passage.

"Ceux qui vivent sont ceux qui luttent", a constaté Hugo. Et on peut compter sur les laboratoires pour aider les athlètes à transpirer.


Encadré
le poids du mental
"Il est plus facile de jouer en compétition contre un ennemi que contre un ami", estime le docteur Pierre Talbot, médecin chef de la Fédération Française de Tennis. Mais vouloir "tuer" l'autre peut être dangereux, voire négatif en matière de performances sportives. "Il faut certes une bonne dose de volonté, mais un athlète trop excité risque de manquer de clairvoyance", explique Philippe Fleurance, chercheur en psychologie à l'Institut National Supérieur d'Education Physique (INSEP). A titre d'exemple, un tireur à la carabine est capable de diminuer son rythme cardiaque, pour se mettre dans une sorte d'état second de concentration calme, où ses performances sont meilleures. Par contre un nageur immobile sur son plot de départ va augmenter sa fréquence jusqu'à 140 pulsations par minute, pour préparer son corps à la violence de l'effort qu'il va accomplir !


Pilotes : la technique fait plier l'homme
Image du dernier Grand Prix de Monaco. Epuisé, lessivé, Mansell est soutenu comme un bébé par des "gros bras" de son équipe. Dans aucun autre sport les hommes ne sont soumis à autant de tortures. Dans une courbe serrée, un pilote de formule un encaisse 3 à 4 G latéraux, avant de réaccélerer, et d'en reprendre 2 ou 3 autres, bien en face. "Il n'y a qu'a voir la musculature du cou, qui contrebalance la force qui s'exerce sur la tête à chaque virage pour comprendre que durant une course, chaque pilote soulève au total 10 tonnes d'un côté de son casque et quatre tonnes de l'autre", estime le docteur Charles-Yves Guezenec, du Centre d'études et de recherches de médecine aérospatiale. Le coeur, moteur des pilotes, bat en moyenne à 140 pulsations par minute, avec des pointes à 190. C'est dans les virages serrés, sans visibilité, qu'il accélère le plus. Cela correspond à un coup de stress, juste après un petit calme provoqué par une "apnée", le pilote ayant cessé de respirer au freinage précédent. Pire. Durant ce même freinage, les 2 à 3 G ont fait descendre un litre de sang dans les jambes. Ce n'est pas le voile noir, le cerveau est alimenté, mais le coeur besogne dur pour faire revenir la pression. Pour les chercheurs, les pilotes devraient, comme dans les chasseurs, porter des pantalons anti-G légèrement gonflés pour éviter ces coups de pompes.

Analyse des pleurs des bébés

Septembre 1992

N'importe quel bébé aimerait, à coup sûr, être blotti dans ces mains-là. De grosses mains, confortables. Qui soulèvent les petits avec cette douceur que permet la puissance d'un colosse. Et peut-être même que si la grosse voix tendre lui demandait de bien vouloir crier un peu, le petit s'exécuterait... Crier ?
Responsable de la néonatalité de l'hopital de Beer-Sheva, dans le sud d'Israel, le Dr Ehud Zemora défile devant les berceaux de plexiglass inondés de soleil.

"Cela fait des années que l'on sait que les vagissements des nouveaux nés sont chargés d'informations. Et depuis que les chercheurs font des spectrographes (étude des fréquences du cri), ils ont identifié quatre catégories : ceux de la naissance, qui favorisent la réorganisation cardiaque et respiratoire, mais aussi les cris de douleur, de faim, et de plaisir".

Dans la ville-champignon du désert, aux avenues ensablées par le vent, Zemora sait que pour avancer, il vaut mieux compter sur ses propres ressources. Vieux réflexe de pionnier. Alors quand son complice, l'informaticien Arnon Cohen (ils se sont connus sous la mitraille de la Guerre des Six Jours), lui a proposé d'utiliser des ordinateurs pour décoder le "langage" des nourissons, il n'a guère hésité.
"Le cri du bébé est un vrai outil de communication. D'abord, il vous mobilise. Sa pulsation est très proche des sirènes de police, parce que la nature l'a sélectionnée. C'est la plus efficace pour mettre les parents en mouvement. Insupportable ", sourit Cohen.

Un hurlement largement codé par le cerveau. Un cri de faim n'a rien à voir avec celui de la douleur. Une mère le sent spontanément. Et pour les sceptiques, il suffit de jetter un oeil aux analyses des différents cris, recueillis et analysés par les ordinateurs à l'université Ben Gourion.
"Au départ, le mécanisme de production est le même, l'instrument thoracique est identique. Ce qui change, c'est le stimulus qui vient du cerveau. Et on retrouve la trace de cette commande cérébrale dans l'analyse du cri...", explique Zemora

Les mères ne sont pas les seules à savoir entendre ces messages de leurs bébés. Au fil des naissances, les oreilles des obstétriciens deviennent des systèmes experts, capable de discerner un cri "anormal" du bon vagissement. Un signal parfois significatif d'une maladie génétique, d'un désordre neurologique. Un bébé qui a souffert d'une carence d'oxygène lors de l'accouchement (hypoxie) ne crie pas de la même manière. Et une affection génétique porte même le nom du son de miaulement qu'évoque alors la petite voix : "le cri du chat".

L'idée, à l'université de Beer Sheva a consité à tenter d'aller plus loin. A mettre au point un système informatique capable, à partir des profils sonores des cris, de retrouver quelle information ils transportent. Plus fin et plus fiable qu'une oreille humaine.

"Cela peut servir à entendre les message de faim ou de douleur du bébé, et à mettre certaine mères mal synchronisées à l'écoute de leurs enfants, mais pour nous, cela serait surtout un outil de diagnostic. Il est tout à fait imaginable de discerner une demi-douzaine de maladies de la sorte, de la jaunisse à la méningite cérébrale", poursuit Zemora.

Le problème technique a été résolu par les spécialistes de reconnaissance vocale du laboratoire d'Arnon Cohen. Mais pour l'heure, le système demeure un prototype. "On peut imaginer des versions simples, qui vous indiqueraient ce que veut dire bébé, et qui pourraient donner l'alerte en cas de troubles. Mais il nous reste à trouver des partenaires industriels", précise l'informaticien. Un cri de recherche de partenariat.

jeudi 17 juillet 2008

Bactéries calcaire

février 1993

Sur ce lac invisible de transparence, le petit canot orange paraît fiché en l'air. Paré à se faire broyer entre stalactites et stalagmites. A bord, Jean-Pierre Adolphe joue les acrobates. Fesses en l'air, le nez projeté vers la surface de cristal, le responsable du Groupe d'études et de recherches sur les milieux extrèmes guette l'endroit propice. Enfin, d'un coup de patte le chercheur remplit son récipient, prélevant un peu de ce voile qui colle comme une peau au lac souterrain.
Sur la berge du Lavoir des Fées, les autres membres de la petite équipe se frottent les mains d'excitation. "C'est formidable, on va enfin savoir ce que cache cette roche flottante" laisse fuser François Soleilhavoup. Cela fait des siècles que l'on sait que la pierre, dans la Grotte d'Arcy-sur-Cure, s'entête à ne pas couler. D'accord, ce petit voile calcaire ne pèse guère. Jamais perturbé par la moindre houle, il a en outre tout loisir de reposer en paix. Mais du caillou qui joue les radeaux, ce n'est guère banal... Peut-être un phénomène de finesse, de portance, de tension...?

"Oui, mais cela illustre d'abord notre thèse... Normalement, si le calcaire venait du plafond, en solution dans l'eau qui percole, il devrait tomber au fond de l'eau. Mais ici, la voûte est de plus étanche. Pas de stalactites.. La seule explication, pour expliquer cette curiosité flottante, c'est qu'il y a quelque chose à la surface, qui fabrique ou qui favorise la lente élaboration de ce voile, en se nourrissant des nutriments présents dans l'eau ...", commente Adolphe, de retour de sa croisère lacustre.
Quelque chose. Mais quoi ?

"Les bactéries, des milliards de bactéries, mon vieux... La roche est vivante. Là, autour de nous, les stalactites, les stalagmites, ce sont des milliards de bactéries qui les ont fabriquées, en secrétant du calcaire, ou en favorisant le dépôt du calcium, par leur activité biologique. Cette roche est vivante, ce sont des microbes qui la façonnent..." s'emballe Adolphe.
Soigneusement, fiévreux comme s'ils tenaient entre leurs mains une eau de Jouvence qu'il ne faudrait sous aucun prétexte laisser filer, les trois chercheurs remontent le produit de la pêche, jusqu'au boyau principal de la grotte d'Arcy.

"Il suffit de regarder cette grotte pour comprendre comment travaillent les bactéries..." José Paradas, le microbiologiste, vient de stopper net au bord d'un autre lac sous-terrain. Ici, les gouttes qui percolent depuis les stalactites du plafond ont créé, sous la surface de l'eau, de petites bosses de sable. Des monticules aux allures de taupinières sous-marines. "Probablement de la calcite, on va en prélever", aprouve François Soleilhavoup. Mais personne n'a les bras assez longs, pour arriver jusqu'aux petits tas qui dorment sous l'eau. C'est finalement le plus grand gabarit de la bande, votre serviteur, qui joue de l'éprouvette en faisant le grand écart. Les tubes remplis, on manipule un instant le sable laiteux. Il crisse comme du sucre, semble friable...
Depuis des années, Adolphe et ses acolytes pensent que les bactéries encombrent la planète de monceaux de roches calcaires. Une armée de microscopiques ouvrières au travail... Une idée qui provoque une levée de boucliers dans le milieu des géologues. Mais le directeur de recherches de l'Université Paris VI a poursuivi son idée en formant, à l'extérieur de son labo, une petite équipe interdisciplinaire avec François Soleilhavoup, spécialiste de la conservation des oeuvres rupestres sous toutes les latitudes, et José Paradas. A eux trois, ils ont décidé de faire de cette capacité de certaines bactéries à bâtir avec du calcaire une nouvelle manière de restaurer oeuvres d'art et bâtiments.

C'est en étudiant en 1974 des voiles blanchâtres apparaissant sur des mousses de tufs, en présence d'eau courante, que Jean-Pierre Adolphe a eu l'idée d'aller voir si quelque chose de vivant était à l'oeuvre.
Le test est simplissime : dans une éprouvette on met de l'eau chargée de calcium. On y saupoudre quelques échantillons provenant d'un de ces voiles blanchâtres, ou bien des fragments de roches sédimentaires, agès de plusieurs millions d'années, peu importe.

Dans un autre récipient, l'eau et le calcium ne sont pas "ensemencés". Le résultat est spectaculaire. En quelques jours, l'eau du tube garni de bactéries est devenue soupe laiteuse, le calcaire s'est formé en voiles, alors que le liquide du tube témoin est toujours limpide, le calcium se complaisant en dilution.
Pourquoi ne pas mettre ces microbes bâtusseurs à l'ouvrage ? Un mur a été ensemencé, au Laboratoire National des Monuments Historiques de Champs-sur-Marne. Les bactéries, arrosées de nourriture, y ont tissé un écran de calcite, celui-là même que les tailleurs de pierre cherchent à privilégier, quand ils choisissent les faces des blocs à exposer aux intempéries.
Dans la grotte d'Arcy, les chercheurs vont se livrer à d'autres expériences : demander à des bactéries présentes dans l'eau de la grote de récouvrir de calcite des pièces du Louvre. Transformé en laboratoire, le boyau de l'Entonnoir devrait pourtant garder quelques secrets. On ne sait pas par exemple, si le calcaire est concentré à l'intérieur des microbes, ou simplement à leur surface... Des chercheurs américains pensent que les bactéries sont également responsables de l'apparition de certains gisements métalliques, comme l'or. De quoi faire se lever à la pleine lune le compte de la Varende, proprétaire des grottes d'Arcy, et alchimiste convaincu..

Impuissance

Impuissance
jullet 1993

Il est des plaines que les montagnards les plus hardis rechignent à fouler du pied. Et les médecins ne sont, au final, qu'un genre d'éclaireurs parmi d'autres. Pourquoi s'étonner alors de les voir vivre les mêmes inhibitions que leurs contemporains et de s'être si longtemps aussi peu préoccupé de la fonction sexuelle de l'homme ? A tel point que celle-ci est restée, zone interdite, un mystère. Une ombre sur le corps viril qu'il était peu opportun de balayer. De ce côté-là, les ennuis se taisaient, question de réputation. Et la fatalité s'abattait dans le silence masculin des cabinets de consultation.

"Tout change aujourd'hui, enfin. Il faut le dire, le répéter, les biologistes, les neurologues, les chirurgiens se retrouvent avec de vrais outils de recherche et de compréhension au chevet de l'impuissance. Et si le mécanisme fondamental de l'érection est toujours un mystère, on dispose désormais d'armes pour lutter. L'impuissance, c'est fini. Pour ceux qui veulent se battre, elle n'existe plus, dans 90 % des cas. Et dans quelques années, ce ne sera plus qu'un souvenir, quelque soit le problème".
Ronald Virag, directeur du Centre d'exploration et de traitement de l'impuissance (CERI) est un militant de longue date de la cause masculine. Et sa devise pourrait rejoindre le mot de Claudel, dans le Soulier de Satin : "rien ne suffit à l'amour".
Sous cette banière ont depuis des millénaires sévit les potions. La corne de rhinocéros, le bois de renne pilé, les redoutables mouches dorées d'Espagne d'Ambroise Paré, aux effets secondaires mortels, les breuvages taoïstes, qui permettaient de retenir longtemps l'énergie vitale, les fourmis jaunes, la Yohimbine africaine, le ginseng asiatique s'échangeaient sous le manteau. Avec des vertus allant de zéro à une activité notable. "Pour certaines de ces substances, il faudrait aller voir de plus près, il y a peut-être des molécules intéressantes", note un phytochimiste spécialisé dans la recherche de nouvelles molécules actives. Mais pour l'heure, peu d'études scientifiques officielles sur l'effet des molécules issues de l'armoire naturelle, encore moins sur les actions secondaires mais intéressantes de certains médicaments modernes, comme les alpha-bloquants. A tel point qu'aujourd'hui le gros du travail dans ce domaine est le fruit d'initiatives privés, d'équipes isolées. "Mais d'ores et déjà, il faut prévenir les hommes contre les effets des aphrodisiaques sauvages et violents que sont les mélanges éther-alcool, la cocaïne en application locale : à bannir, car excessivement dangereux, voire mortels" prévient Ronald Virag.

Certes, on sait désormais que le sexe se commande depuis le cerveau, qui lui-même fonctionne comme une glande, échangeant des informations chimiques en quantité. Mais déclencher une érection chez l'homme n'a rien de commun avec le mécanisme chez le rat (on sait le faire par injection d'un neuromédiateur, la lulubérine). Le cocktail des substances est complexe, et l'on est pas prêt de mettre la main sur le mélange de la "pilule à désir".

"Par contre, on peut déjà rétablir la fonction, par injection pharmacologique dans la verge, par chirurgie vasculaire, ou dans le pire des cas, à l'aide de prothèses", annonce le Dr Virag. L'administration d'hormones comme la testostérone n'est pas suffisante ? "Elle ne correspond qu'à un nombre limité de situations, quand le déficit hormonal général est patent. Néanmoins, nous commençons toujours par un bilan hormonal", note Virag.

Depuis des décennies, les administrations d'hormones simples ou les greffes de tissu hormonaux ont en effet fait courir les hommes vers de discrets cabinets. Testostérone, LH (son stimulant) y sont devenus des produits convoités...
"En fait l'andropause n'existe pas. Certes, on observe une diminution progressive de l'hormone sexuelle, la testostérone, vers 50 ans. Elle est généralement faible et lente, mais on n'a pu établir aucune relation directe entre cette évolution et la capacité érectile. On n'administre des hormones que si la baisse du taux hormonal est vraiment très importante" explique le Pr Gabriel Arvis, responsable du service d'andro-urologie de l'hôpital Saint Antoine, créateur de la première unité de ce type en France, à l'aube des années 80.

Perte d'apétit sexuel, diminution des hormones, blocage psychologique, causes phsysiologiques et surtout artérielles : les causes potentielles de l'impuissance sont multiples. Et souvent imbriquées. "En l'absence évidente de statistiques officielles, on peut dire globalement qu'un homme sur deux sera concerné tôt ou tard par l'impuissance, mais la motivation à 75 ans pour récupérer sa fonction érectile ne sera évidemment pas la même que celle d'un quadragénaire frappé de diabète", poursuit Arvis.

Dans la forêt des causes potentielles de l'impuissance , on réalise vite qu'il est difficile, même au spécialiste, de s'y retrouver. La plupart du temps, un bilan sérieux et complet sera nécéssaire pour cerner l'origine du trouble.
Dans le cabinet du Dr Virag, monsieur V., 60 ans consulte car il n'a plus d'érection avec sa compagne régulière. Alors qu'avec des partenaies de rencontre, la machine fonctionne encore. Il s'en déclare fort contrarié, car il souhaite préserver son couple... Vingt minutes plus tard, dans le noir de la salle d'examen, après une injection de papavérine dans la verge, cntemplant un film suggestif, Monsieur V aura une érection tout à fait honorable. "C'est un cas typique d'inhibition psychologique, qui rentrera dans l'ordre, mais il y a peut-êre autre chose", commente le Dr Virag. Les courbes montrent en effet que l'érection de M. V aurait pu être plus importante. "Nous allons examiner sons sytème veineux, pour voir s'il n'y a pas de fuite à ce niveau. Au fil des ans nous avons mis au point un protocole qui permet d'indentifier la plupart des cas. Et avec un recul sur plus de huit mille patients aujourd'hui, je puis affirmer que la part psychologique est généralement beaucoup plus réduite que ce qu'affirment les psychiatres, et que lorsque l'on soigne l'organe, la fonction se rétablit plus facilement."
Par ces positions tranchées, Ronald Virag irrite parfois. Mais le médecin tire son optimisme d'une expérience accumulée à partir d'une trouvaille unique, pour l'heure aussi simple qu'efficace.

Chirurgien vasculaire, il commence bien entendu par opérer. La verge doit ouvrir ses artères lors de l'excitation, accueillir du sang dans ses corps caverneux, et le retenir en comprimant les veines. Tout défaut dans ce système "hydraulique" contrôlé par les systèmes biochmiques associés aux terminaisons nerveuses rend l'érection plus ou moins difficile à obtenir. Virag propose donc plusieurs types d'intervention veineuses à ceux dont les vaisseaux sont atteints des maux habituels : sclérose, plaques d'athérome, etc.. C'est au détour d'une telle opération que se produira le déclic. En injectant à son patient une dose de papavérine, vieux médicament extrait du pavot et utilisé en chirurgie pour dilater les artères , le médecin constate une érection incongrue. La molécule chimique, par son action locale, met en route les automatismes de l'érection, chez un homme dont toutes les possibilités étaient oubliées.

Depuis, la panoplie chimique s'est enrichie de nouvelles molécles et Virag commercialise notament un mélange efficace, la Céritine.
L'injection, pour sa part, a été automatisée, à l'aide d'un injecteur manipulable par n'importe qui, une dizaine de minutes avant l'érecton souhaitée.

"Ces injections, complétées par d'autres mesures, nous permettent aujourd'hui de diagnostiquer les troubles physiologiques profonds. Les patients qui réagissent à la papavérine et aux autres mélanges par une érection pourront évidemment bénéficier du traitement, et obtenir une raideur honorable. Sous surveillance médicale, ils pourront s'administrer deux fois par semaine le produit, grâce à l'injecteur automatique".

Pour le Dr Virag, il s'agit là d'une révolution, que les années 80 ont permsi de valider en traitement de fond, capable de rendre leur joie de vivre à des milliers de patients. Seule contrainte : un suivi médical rigoureux, pour parer aux deux risques associés à ce genre d'injections : le priapisme, ou blocage de la verge en érection, qui au-delà de deux heures devient dangereux pour les tissus, et la fibrose, du fait des injections répétées. "Dans l'un et l'autre cas, les incidents sont en fait très rares, en raison du dosage précis des produits, et d'une surveillanace au long cours de l'état des tissus.", précise sur ce point le médecin.
Pour les troubles plus profonds, soit moins de 10 % des cas qui ne peuvent être abordés par l'injection pharmacologique directe, il reste lun double recours. La chirurgie, qui consiste à dévier des artères, à ligaturer des veines, ou à moduler le volume afin de retrouver une vigueur oubliée, et enfin, dans les cas les plus désespérés, la mise en place d'une prothèse. "Une procédure lourde et irréversible, qui peut donne pourtant une satisfaction remarquable aux patienst qui en acceptent totalement le principe. Il y a là un travail important de préparation psychologique, et d'acceptation à mener, m^me à l'encontre des compagnes", poursuit le chirurgien. Si ces conditions sont remplies les prothèses semi-rigides, qui procurent une demi-érection permanente, ou la version gonflable, peuvent donner des résultats d'excellente qualité.

Face à des patients qui revendiquent désormais de mener une vie complète, malgré les traces normales que l'age, ou le stress nous imposent, les andrologues ne peuvent évidemment se satisfaire de cet état des lieux. Des travaux de recherche, entrepris au sein du Ceri ou d'autres groupes à travers le monde, pourront demain abaisser les dernières barrières psychologiques et matérielles de ce type de traitements.
Dans la foulée de la découverte récente du rôle de l'oxyde d'azote (NO), ,dans le déclanchement du mécanisme de l'érection, il est probable que l'on pourra intervenir plus efficacement sur la chaîne des évènements chimiques, qui du cerveau jusqu'aux muscles lisses contrôlant le diamètre des artères péniennes, induisent l'érection.
Des substances plus actives pourraient ainsi être appliquées au moyen de petites bagues injectrices, des pommades mêler aux principes actifs des molécules transporteuses, des "mictroturbines", capables de convoyer ces nouveaux médicaments à travers la barrière de la peau et l'enveloppe des corps caverneux.
Pour l'heure, les substances appliquées sur la peau présentent l'inconvénient de se laisser drainer par le flux veineux dans le reste de l'organisme.

Le Dr Virag a pour sa part présenté aux colloque de Rome consacré le mois dernier à l'andrologie de nouvelles "olives", implantables sous la peau et destinées à réduire le débit veineux, et à faciliter le gonglement de la verge, dans les cas ou le sang demeure insuffisamment bloqué dans le verge.

D'autres projets de prothèses sont sur la paillasses des chercheurs du Ceri. Il s'agirait de petits parasols, inclus dans les corps caverneux, et que l'érection viendrait bloquer en position ouverte. Ces tuteurs ne se replieraient qu'au moment voulu, lors de la disparition de toute ardeur chez l'homme. L'évolution des biotechnologies, des cultures de tissus aidant, pourquoi ne pas envisager un jour la culture de tissus érectiles, ou des auto-greffes de muscles lisses prélevés en d'autres endroits de l'organisme ? Acharnement technique ? Il suffit d'assister à une journée de consultations dans un cabinet d'andrologie pour se convaincre du contraire. Les hommes qui s'assoeint en face d'un andrologue sont là en désespoir de cause. Ils ont souvent tout essayé, gadgets, remèdes de fortune, psychothérapie, partenaires de rencontre, et n'osent, bien souvent, même plus espérer.
"Il faut consulter, demande le Pr Arvis. Que ce soit pour une impuissance, parfois signal d'alarme de troubles vasculaires, pour une déformation de la verge, qui peut souvent s'opérer, ou encore pour des complexes induits par une taille de pénis qu'ils jugent trop modeste, j'ai vu trop de regrets. Ces inhibitions-là doivent être balayées. Un homme de cinquante ans, jettant un regard en arrière sur une vie entière de mari et de père gâchée, s'est encore l'autre jour écroulé en pleurs dans mon bureau..." Aujourd'hui on peut l'éviter.

Du son dans la piscine

Janvier 1993

Par gorgées de bulles, la piscine se faufile sous nos néoprènes. "On peut faire la planche", murmure quelqu'un. C'est vrai. Dès que la nuque touche, l'effet est là. Et lorsque la tête bouchonne, le monde bascule en harmonies. Au zénith, le regard note machinalement des puffins qui fusent vers le mauve, ailes dépliées. Mais c'est sous l'eau que les esprits ont à comprendre. L'eau ? Ce liquide-là ? La première réaction est de ressortir. Peur de briser le rêve. De casser le cristal... Peut-on flotter dans des sons, y nager ?

Peu à peu les gestes reviennent, on fait la planche. On écoute. Voici la piscine promue auditorium, concert, cathédrale engloutie à la nef farcie de sirènes par la magie nue de la musique subaquatique. D'un oeil, tout en vérifiant les équilibres des diffuseurs sonores, Michel Redolfi surveille mes réactions. Le compositeur et directeur du Centre international de recherche musicale de Nice connait bien ces émotions. Le public pataugeur des concerts sous-marins qu'il donne depuis des années se comporte comme je viens de la faire. Une reculade, une agitation, et puis l'installation dans un mode d'écoute, avec des positions et des nages propres à chacun. Certains flottent, passifs. D'autres voyagent en apnée, font l'ascenseur dans le bleu. Pour mieux capter les vibrations de l'onde, on peut aller en groupe, se réfugier au loin, solitaire. En quète de quelque chose comme la fragilité du temps...

Cocteau aussi, a défloré de quelques brasses cet émeraude qui glougloute et sert de piscine au Bel Air, le palace du Cap Ferrat. Entendrait-on rire Picasso, autre habitué des lieux? On peut parier, il aurait aimé se verser à l'eau sonore.
Les bulle musicales sont celles de Crysallis, l'opéra de Redolfi. C'est la première oeuvre que l'on écoute pas, que l'on ressent par toutes les cellules. Le corps entier et le crâne surtout sont des récepteurs. Pour le cerveau et son oreille, égarée, dépassée, le son vient de l'intérieur. Une voix intérieure... C'est la meilleure description de cette illusion humide. Comme si dans vos entrailles de ludion un coup de poing venait révéler la source sonore tapie.

Dommage, la tête hors de l'eau la magie s'estompe. A peine une rumeur...
"L'énergie passe très mal : seulement un cinq millième de la puissance sonore se transmet de l'eau à l'air..." explique Michel. Ce qui vaut à la piscine, pour nos amis restés au sec, de demeurer muette. En apparence.
La phrase s'éteint, nous replongeons, avec des tubas cette fois, histoire d'immerger nos fronts. Le rêve s'allume encore un peu davantage, l'effet est plus fort. Les sons s'offrent en pâture, métalliques et minces, à la limite de la rupture. Fragiles, intimes et distants. En se rapprochant de l'une des sources sonores, on perçoit autrement. Mais toujours, l'origine du son se dérobe, s'évanouit. Il est partout...

"C'est normal, l'eau est des milliers de fois plus dense que l'air... Et le son se propage quatre fois plus vite (1450 mètres par seconde, au lieu de 350). Pour l'oreille, habituée à s'orienter sur des décalages plus lents, le son est du coup omniprésent. D'autant que le tympan, inutile, écrasé d'eau, est court-circuité. Ce sont les os du crâne qui captent les vibrations de l'eau, et les répercutent vers l'oreille interne, directement", explique Redolphi, assis au bord du bassin. On entend donc émoussé, en monophonie, un son qui fait vibrer.

Comme dans le ventre d'une mère...

"C'est probable.. Dans l'espace maternel, l'embryon entend des sons qui lui sont transmis par conduction osseuse, par la colonne vertébrale, pour l'essentiel, souligne Alfred Tomatis, oto-rhino-laryngologiste auteur d'une méthode de rééducation par des sons indirects. L'embryon est au coeur d'une sorte de cathédrale osseuse... Démuni de tympan, son oreille est ouverte, et c'est l'oreille interne qui capte les sons... Et heureusement pour les bébés, les bruits sourds et graves, comme ceux du coeur, sont largement amortis. Il les entend pas ou mal..."
Il fait nuit à présent. Encore une plongée dans les vibrations englouties. Cette fois, Michel joue les Nemo et nous offre quelques lieues peuplées de mammifères marins, pour le plaisir. Dans la seconde, les hurlements fauves envahissent l'espace, retrouvent un univers qui leur faisait défaut...

"Le plus décevant, quand on immerge des haut-parleurs conventionnels, c'est que l'on entend rien, ou presque. Dans l'eau, les seuls timbres vraiment perçus sont entre 500 et 5000 Hertz, dans le médium-aigu. Et la rigidité du crâne, qui reçoit les vibrations, écrase encore un peu davantage la dynamique, réduit les contrastes de volume entre deux plages musicales", poursuit le compositeur.

Autrement dit, Wagner et Pink Floyd sont interdits de séjour dans l'univers plat de l'Atlantide sonore. Inaudibles. Ce qu'il faut ici, c'est une musique conçue en prévision du spectre sonore sous-marin, fondamentalement différent. Sous peine, comme bien de propriétaires de piscine, de carboniser les haut-parleurs étanches que vous aurez immergés dans votre bassin, à force de monter la puissance de l'amplificateur, et de vouloir entendre ce que les os du crâne ne peuvent capter.
Pour mieux contourner cet écueil, Redolfi a carrément inventé des hauts-parleurs d'un genre nouveau. Des cristaux piézoélectriques enfermés dans des coques en aluminium, pour ses recherches et les concerts qu'il donne à travers le monde. Ils sont faits sur mesure pour lui, s'usent et se brisent si l'on s'en sert trop brusquement.

Le fruit rare d'un travail étrange, commencé à la fin des années 70 en Californie, dans ces caissons d'isolation sensorielle alors très en vogue. "J'y ai découvert que mon attention aux sons était plus grande, que mon univers mental était plus ouvert..."
Hasard, Redolfi est alors chercheur à San Diego, site d'une base importante de l'U.S. Navy. Et il peut accéder aux compte rendus des expériences de la marine, sur des communications en phonie avec les plongeurs de combat, des techniques d'enregistrement sous-marin...
"Une matière fabuleuse... J'y ai trouvé mes bases techniques, poursuit le musicien, et bien d'autres choses..."
Sous l'eau, donc, les sons sont autres, l'oreille fonctionne différemment... Redolfi-compositeur voit là un terrain à explorer, tout comme un peintre se ruerait vers un espace où le rouge serait bleu et les carrés changés en bulles !
Pour comprendre, il commence par traquer des sons en mer, phoques et baleines, et à les restituer en piscine. Et en 1981 il commence à composer des pièces totalement destinées à être interprétées sous l'eau. Un gong sous-marin est aussi créé, qui transmet ses vibrations à de l'électronique située en surface. Puis avec Dan Harris, de New York, il concocte une console de mixage... sous-marine ! Muni d'un scaphandre autonome, il peut savourer tout un concert au fond de l'eau, y règler la puissance des amplis, les répartitions sonores...

Le subaquatique ne s'interdit pas non plus la voix humaine. Une cantatrice peut chanter au bord du bassin, et le son est alors transmis sous l'eau. Deux cent personnes se sont ainsi immergées dans les mélopées de Susan Belling, cet été à Lisbonne. L'artiste peut même, comme à Grenoble au printemps, chanter dans une bulle d'air immergée, réalisée par un vieux complice, l'architecte Jacques Rougerie.
N'est-ce pas aller un peu trop loin ?
"Je ne veux rien revendiquer de surnaturel, encore moins le New Age grand-dadais. Cette technique musicale est un atout, car elle permet aux auditeurs de changer d'univers brutalement. Une modification de leurs équilibres sensoriels qui les rend simplement plus attentifs, plus ouverts...", répond Redolphi.
Une psychiatre parisienne, pourtant, va plus au-delà. Et use de cet "état de grâce" que procure un bassin habité de sons. Claire Carrier utilise dans sa pratique thérapeutique la situation peu banale de se trouver dans une eau sonorisée par Redolphi, pour induire une adaptation corporelle chez ses patients.
Le rêve de Michel ? Sonoriser une crique, une baie entière, avec des capteurs qui lorgneraient le soleil, tâteraient la température de l'eau, renifleraient vent et nuages. De cette arène sortirait une modulation sous-marine, amplifiée. Sans cesse changeante, cette musique deviendrait une sorte de ligne sonore, consacrée à une forme de cohabitation de nos cultures avec le monde naturel.
Eloignés de la mer ne désespérez pas. Redolphi se déclare disposé à faire fabriquer des systèmes miniaturisés qui équiperaient les baignoires, et pourquoi pas, les piscines municipales...
Ecouter le chant des baleines, ou des musiques contemporaines sous l'eau : bon programme pour le crawl du samedi, non ?

Des Etrusques !

janvier 1993

"Nous sommes des Etrusques !" Gros, très gros, le titre barre la première page. Incongru. Après tout, ce journal du 2O juillet 1993 n'est que la très administrative feuille municipale de Murlo, une grappe de bicoques égarées dans les éternelles ondulations de la Toscane, à quelques coups de volants de Sienne. Un village assommé de soleil, endormi depuis trop longtemps, et qui semble ne pas se remettre vraiment de l'électrochoc de l'incroyable rencontre avec son passé.
Tout a commencé voici deux ans. L'irruption d'Alberto Piazza et de sa barbe de patriarche dans la paisible existence de ce village de 1815 âmes n'est pas passée innaperçue. Avec son équipe, ils ont prélevé des premiers échantillons sanguins, posé des questions mené leurs enquêtes. Pourquoi ?

"Parce que ce village a étét isolé des grands mouvements de populations qui se sont déroulés depuis l'Antiquité", explique le chercheur. Et que nous avons de bonnes chances de retrouver ici certains caractères génétiques communs avec les populations du passé, notamment les Etrusques".

A cinquante-deux ans, le responsable du département de génétique, biologie et chimie médicale de l'Université de Turin, "visiting professor" à l'Université de Stanford, est donc venu traquer ici les indices d'un monde disparu. Dans le cadre d'un projet européen, partie d'un programme mondial (voir plus bas), il dresse même une carte de l'Italie. Pas n'importe quelle carte : une représentation des diversités de "morphologie" génétique.
"Nous voulons montrer la filiation des actuels habitants de l'Italie avec ses plus anciennes populations pré-romaines, et peut-être retrouver la trace des origines et des influences extérieures, quand elles ont eu lieu. Nous allons créer une bibliothèque, une banque de données concernant toutes les populations italiennes que nous pourrons identifier".
Un travail que Piazza situe d'emblée dans un cadre historique passionnant : dans la botte italienne, le mélange génétique des populations correspond clairement une hétérogénéité culturelle à travers les temps. Vers le septième siècle avant Jésus-Christ trois grands groupes de peuplement sont identifiables : les celto-ligures règnent au nord, les étrusques au centre et les grecs au sud. Dans un premier temps, trois sites d'enquète ont donc été choisis par Piazza : Trino Vercellese en Piémont, Murlo en Toscane et plusieurs villages à l'est et à l'ouest de la Sicile, non loin de Sélinonte. Chacun répondant à un lot de critères historiques, démographiques et linguistiques préalables aux recherches génétiques.
Murlo fait partie de ces endroits du monde écumés et retournés par les chercheurs. Archéologues, historiens et linguistes sont déjà venus visiter cette région retirée des fracas du temps, entre la vallée de l'Ombrone et le flots éternels du fleuve Merse. Sur sa colline, blotti autour d'un vieux castel, le village présente de bonnes chances d'être un"conservatoire" des génes des premières populations venues s'implanter dans la région, dont les Etrusques. Les archives permettent d'ailleurs de remonter le fil de l'histoire de sa population depuis le Moyen-Age, et de vérifier du coup l'ancienneté des noms des familles. S'il le fallait, la présence étrusque est encore attestée par les fouilles menées depuis une vingtaine d'années par des archéologues de Bryn Mawr College.

Forts de ces éléments, les chercheurs turinois étaient de retour à Murlo au printemps 1993. Pour opérer cette fois des prélévements sanguins à grande échelle, sur un échantillon de 1O % de la population, quelques cent cinquante personnes appartenant aux clans les plus anciens.
Après extraction, le précieux ADN (acide désoxyribonucléique, support du code génétique) a été congelé et stocké. Un trésor scientifique, qui attendra d'être comparé à l'ADN extrait des ossements étrusques trouvés dans les nécropoles de Toscane. Cette comparaison permettra peut-être un jour, quand les techniques de laboratoire seront plus performantes, de montrer à travers quelque 15O générations, s'il existe une compatibilité sinon une continuité génétique entre les habitants de Murlo et leurs Etrusques prédecesseurs. Prudent, Piazza refuse pourtant de cèder aux bouillantes passions du village et des médias italiens, qui ont fait de son travail une quête forcenée des Etrusques et de leurs mystères. Avec des ambitions touristiques et commerciales à peine voilées...

"Il n'est pas certain que les différences de marqueurs génétiques que nous trouveront soient significatives. Même dans un groupe isolé, il arrive que des parties d'ADN soient très différentes... Vous pouvez très bien avoir une séquence codant votre groupe sanguin qui soit plus proche de celle d'un japonais que celle de votre cousin", estime Piazza.
Sous les toits de l'Ecole Normale Supérieure, Dominique Briquel niche dans une cellule de travail aussi minuscule qu'encombrée de documents. Le professeur et directeur du département de recherches étrusques au CNRS commente avec un sourire ravi les images que nous publions : "C'est un bon exercice. On peut retrouver des critères physiques constants dans une population dont on sait qu'elle a étét historiquement isolée, et il n'est pas stupide de comparer les descendanst des Etrusques avec les représentation transmises par les oeuvres d'art de l'époque. D'autant qu'au deuxième et troisème siècles avant J.-C., l'art étrusque est descriptif et très fidèle".

Les Etrusques ? La peinture, la sculpture et les frises (celles trouvées à Murlo, notamment) nous ont transmis une image d'un peuple en proie aux plaisirs. Comme pour confirmer les dires des âpres romains, Catulle ou Virgile en tête qui villipandaient l'Etrusque "obèse"ou"gras", les sarcophages des nécropoles de Tarquinia montrent des notables prospères, à la bedaine avantageuse, mollement allongés sur des lits de repos, un collier de fleurs autour du cou et une coupe de vin à la main.
Méfiance... L'art antique obéissait à des canons esthétiques qui ne sont pas ceux du réalisme et l'embonpoint possédait une nette valeur culturelle et idéologique : l'apanage des groupes dominants. Vers le VII-ème siècle avant J-C, l' art étrusque hérité des Grecs se préoccupe aussi peu de la représentation du réel que possible. Sourire ionien, nez fuyant, grands yeux en amande, généreusement dispérsés dans les oeuvres, ne sont pour l'essentiel que des traits de vision culturelle. Ce n'est que vers les III-ème et II-ème siècles avant notre ère que la peinture et la statuaire s'orientent vers le réalisme que l'art romain illustrera plus tard avec bonheur. Des ressemblances physiques entre les habitants de Murlo et les Etrusques du IIIème siècle sont donc concevables...

Avec leur piété superstitieuse, leurs moeurs choquantes - la femme ne jouissait-elle pas d'un statut égal à l'homme ? - leur faste ostentatoire, leur passion pour la musique, la danse, le théatre, les jeux et les courses de chevaux, les Etrusques ne pouvaient alors qu'offenser la sourcilleuse vertu romaine. ET, en contrepartie, créer leur légende, en se gagnant les faveurs des hédonistes ou des adversaires de Rome. De Piranèse à D-H Lawrence en passant par Stendhal, ceux-ci se sont régalés à opposer"l'art d'être heureux", la vitalité "solaire" des Etrusques à l'implacable appétit de domination de Rome. "L'art de vivre" étrusque : c'est l'une des raisons de la fascination exercée jusqu'à nos jours par ce peuple disparu.
Y-a-t-il toujours un "mystère" étrusque ?
"A l'heure actuelle, la mode, chez les étruscologues, est de soutenir qu'il n'y a pas de mystère étrusque" s'amuse à souligner Dominique Briquel.

Ainsi, le professeur Massimo Pallotino, le "Pape" de l'étruscologie, condamne sans appel l'idée d'un mystère étrusque propice à l'éclosion d'élucubrations plus fantaisistes les unes que les autres. De fait, toute une littérature a exploité les lacunes de l'Histoire au sujet de ce peuple, sur lequel les historiens de l'Antiquité eux-mêmes ne s'accordaient pas. Hérodote les voulait venus d'Asie Mineure, à la suite d'une famine. Denys d'Halicarnasse, pour sa part, plaidait en faveur d'une origine autochtone. L'historiographie contemporaine s'est détournée de cette question épineuse et stérile, pour ne s'intéresser aux Etrusques qu'à partir du moment où l'Histoire les connait . Le "mystère étrusque" a pourtant un autre allié, qui a fait déborder beaucoup d'encre : leur langue, dont les premiers témoignages écrits remontent au début du VIIème siècle avant notre ère. Une armée d'érudits s'est épuisée au cours des siècles à rapprocher l'idiome de de l'hébreu, de l'égyptien, voire du hittite, du turc ou de l'albanais. "Ce n'est pas facile, avoue Dominique Briquel, car même si nous connaissons l'alphabet emprunté au grec, et que sommes à même de la lire, elle reste une langue isolée, qui ne semble pas appartenir au groupe des langues indo-européennes. C'est agaçant, on ne parvient pas à la rapprocher d'autres langues connues".

Elle appartiendrait peut-être à un stade antérieur à l'arrivée des Indo-Européens en Europe. Il s'agirait alors d'une langue de "substrat" comme le basque ou l'ibère. Une origine, donc. Mais comble du paradoxe, nous ne disposons pas de comparaisons. Abondantes, les incriptions étrusques sont désespérement brèves et répétitives et l'on attend toujours la trouvaille d'une "pierre de Rosette", qui résoudrait les difficultés.

La civilisation et la vie quotidienne des Etrusques n'offrent en revanche plus guère matière à l'histoire-fiction. Entre l'Arno et le Tibre, les Apennins et la mer Tyrrhénienne, cette civilisation est d'abord villanovienne ( IX- VIIIème siècles avant notre ère ). Son apogée survient entre le VIIème et le VIème siècle avant J-C. Les Etrusques, partenaires commerciaux des Grecs et des Phéniciens, agriculteurs et mineurs, ont pu étendre leur domination au delà de leurs frontières et répandre leur culture sur une grande partie de l'Italie et de l'Europe antique. Formateurs des Romains, ils leur fournissent la dynastie des Tarquins, l'exemple des grands travaux d'urbanisation et la notion de citoyen-soldat et d'armée civique. Plus tard, quand Rome profita des dissensions entre les cités étrusques et de troubles sociaux pour renverser le rapport de domination en sa faveur, la"marque"étrusque subsistera. A travers la science sacrée des haruspices et l'interprétation des oracles.
On peut sourire du banquet étrusque que chaque année les habitants de Murlo s'échinent à organiser. N'est-il pas, à sa manière, un émouvant témoignage de fidélité à des ancêtres présumés. Et en attendant l'éventuelle preuve de leur filiation génétique avec eux, la démonstration que l'héritage est d'abord une idée forte ?



QUAND LA GENETIQUE TEND LA MAIN A CLIO...


Alberto Piazza se montre extrémement prudent. Ses travaux n'ont abouti jusqu'à présent qu'à révéler, avec des marqueurs classiques, des diffèrences entre les populations italiennes, différences qui correspondent à des zones historiques anciennes comme la zone celtique, grecque et étrusque. En aucun cas ses recherches ne sauraient cautionner un quelconque fantasme au sujet de la race étrusque ou de la race celte : "Du point de vue scientifique, souligne-t-il, le probléme des séparations de race est déja dépassé. Non seulement il n'y a pas de races supérieures ou inférieures, mais les races elles-mêmes n'existent pas. Il s'agit d'un concept culturel du XIXème siècle qui dérive d'une problématique caduque. Ce qui nous intéresse ce n'est pas de savoir si le pur Italien ou le pur Etrusque existent mais de comprendre l'influence des migrations du passé sur la structure génétique de l'Europe actuelle".

Une démarche qui s'inscrit dans un cadre mondial, en cherchant des éléments communs au sein de populations isolées.
Deux projets complémentaires , l'un européen,"The Biological History of European Population", en partie financé par la CEE, l'autre américain,"Human Genome Diversity Project", mis en chantier en 1991 par le professeur Luca Cavalli-Sforza, de l'université de Stanford, ont pour ambition de recueillir et d'analyser, au cours des prochaines années, les génes de cinq cent populations parmi les plus isolées et les plus statiques du monde, dont certaines sont en voie d'extinction. But de l'opération : réunir le maximum de connaissances sur les caractéristiques de peuples peu connus ou voués à disparaitre ou, dans le cas de l'Europe , de peuples trés anciens comme les Celtes ou les Etrusques, dont les traces sont difficiles à isoler en raison des mêlanges intervenus au cours des siècles. A travers l'étude des différences génétiques, sur certains morceaux de leur patrimoine cellulaire, il deviendrait un jour possible de retracer l'arbre généalogique de la population du globe, de déterminer l'origine des peuples et de connaitre leurs interrelations.

Vaste programme, en quête, encore de ses outils. En Italie, le professeur Alberto Piazza, qui en assure la coordination , a déja bien entamé ses recherches sur la diversité de certains caractères génétique à travers la péninsule italienne . "La situation en Europe est très diffèrente de la situation en Amérique et dans le reste du monde, confie-t-il, et le travail y est facilité par l'abondance de la documentation historique, archéologique et linguistique. Nous ne connaissons pas ou peu le cas de populations en voie d'extinction, mais nous nous heurtons à d'autres difficultés . La première c'est le mêlange des populations. Il nous faut récupérer la variabilité génétique qui existe entre les peuples européens pour en étudier le sens avant que les migrations internes ne la fasse disparaitre. La seconde, c'est que les différences à mesurer sont de petites différences. Il faudra donc choisir un nombre d'individus par échantillon plus grand que pour d'autres populations. Enfin, il est important de sélectionner un système de marqueurs génétiques communs aux laboratoires des autres pays, susceptibles de bien discriminer entre elles les populations européennes. C'est la tâche primordiale à laquelle les chercheurs européens doivent s'atteler pour le moment". Dans le cadre du projet européen, une douzaine de laboratoires travaillent sur des expèriences similaires. Ainsi, dans un but commun, un laboratoire italien pourra analyser avec les mêmes marqueurs des échantillons français tandis que des chercheurs français pourront étudier les échantillons italiens.

Relevant du CNRS, le"Centre de Recherches sur le Polymorphisme des Populations Humaines", installé à Toulouse, et que dirige Mme Cambon-Thomsen, est précisément l'un de ces laboratoires associés au projet européen. Spécialisé dans la génétique des populations, il posséde plusieurs banques d'ADN sur les populations françaises (basques, béarnais... ) mais aussi originaires d'autres contrées d'Europe (Sardes, Grecs... ).

"L'étude du code génétique des populations vivantes se fait à partir du sang, plus exactement des globules blancs, dont on extrait l'ADN, explique Brigitte Crouau-Roy. On procéde au choix d'un marqueur, d'une petite séquence (on ne sait pas encore "lire" tout le code génétique d'un individu, mais seulement de petits extraits), puis on passe au stade de l'amplification. Le principe de cette technique (PCR en anglais ou Polymerate Chain Reaction ) mise au point en 1985 aux Etats-Unis, consiste à libérer les brins d'ADN par la chaleur puis à répéter le cycle une trentaine de fois afin d'amplifier un fragment, choisi grâce à un marqueur polymorphe. Ce processus permet, à partir d'une trés petite quantité d'ADN de la multiplier à volonté. Ensuite, on peut détecter et révéler le marqueur génétique choisi dans chaque individu, ce qui n'était pas possible en pratiquant juste une prise de sang et une extraction d'ADN". Le même processus - à cette différence prés qu'il faut augmenter le nombre de cycles - permet d'extraire l'ADN à partir de fossiles.

Passer de l'étude des vivants aux fossiles présente-t-il des difficultés particulières ? Mme Crouau-Roy, qui est l'un des rares chercheurs français à travailler sur ces derniers opine :" La première difficulté c'est qu'il faut d'abord s'assurer la collaboration d'archéologues et d'historiens qui puissent garantir l'ancienneté de telle population fossile. La seconde, c'est que les fossiles ne doivent pas avoir été contaminés par des manipulations humaines, faute de quoi les résultats seront faussés. On extrait un segment d'ADN à partir d'un cheveu, du sang coagulé ou de l'intérieur des os ou de la moelle, s'il en reste, puis on procéde à son amplification, afin de le multiplier et de pouvoir l'étudier. La technique est simple et a été universellement adoptée dans tous les laboratoires de génétique ou d'immunologie"
La comparaison entre l'ADN des habitants de Murlo et l'ADN extrait d'ossements étrusques permettra-t-elle de prouver que les premiers sont d'authentiques descendants des Etrusques ? La réponse de Brigitte Crouau-Roy est moins catégorique que ne le sont les propos des Murlésiens, déja persuadés de leur prestigieuse ascendance : "On peut prouver - et c'est le plus facile - qu'ils sont tout-à-fait différents. S'ils sont proches, on ne saurait conclure pour autant qu'il s'agit du même code génétique. On peut seulement dire que l'ADN des vivants est compatible avec l'hypothèse d'une filiation étrusque".

Allergies aux chats

décembre 1993

Le chat passe, et les humains éternuent. Du moins certains. Que l'on se rassure ! C'est en général en respirant longuement du chat que le poil de l'allergique potentiel se dresse peu à peu, et que ses tissus prennent la mauvaise habitude de s'enflammer comme si leur survie en dépendait.
Pour cela, il faut compter de six mois à deux ans, en ronflant avec Grigris chaque nuit. Chez les individus prédisposés, la réaction du système immunitaire tourne alors au blitz-krieg, ultra-rapide et violente : rhinites, urticaire flamboyant, conjonctive larmoyante, asthme redoutable.

Le pr. Francisque Leynadier, chef du service d'allergologie de l'hôpital Rotschild à Paris est lui-même un passionné de chats. Et c'est le coeur serré qu'il dispense à ses consultants le seul conseil efficace : "séparez-vous de votre chat".
C'est un facteur essentiel de réussite de la désensibilisation.
Dans un sourire compatissant, le médecin met de l'eau dans son lait : "c'est un peu comme demander à un malade de cesser de fumer..., tant qu'il ne l'a pas décidé de lui-même... En fait ce sont les mères qui sont les plus raisonnables, lorsqu'on leur explique que l'allergie au chat se développe en une ou deux années. Si elles sont déjà allergiques, mais qu'elles ont décidé de le supporter, notamment avec des traitements de désensibilisation, leurs bébés ont par contre de fortes chances de devenir allergiques, avec un risque d'asthme".

La, le sourire du prof s'efface : le problème de l'asthme chez le très jeune enfant est un problème important, un risque que les parents ne doivent pas négliger. Et souvent, avant d'arracher les moquettes et de bombarder l'appartement de produits acaricides, c'est bien du côté de minou qu'il faut lorgner. Les chiffres sont là : parmi les malades du service d'allergologie de Rotschild, un quart sont sensibles au chat...
Pour les victimes sensibles, il ne suffit pas même de se priver de son matou. Il faut aussi passer son lieu de vie au scanner, un nettoyage vigoureux à la clé.

"L'allergène du chat s'accroche, partout, et peut s'embusquer cinq ou six années avant de venir provoquer une réaction. J'ai l'exemple d'une patiente qui s'était résolu à se séparer de ses chats, et qui a fait une crise trois ans plus tard, en dépliant une couverture qui n'avait pas été nettoyée...." Attention, donc, aux appartements ayant hébergé des chats dans le passé. Ou aux fréquentations du fiston. S'il a la larme à l'oeil le mercredi en rentrant de chez l'oncle Albert-qui-a-un-élevage-de-Siamois, probable qu'il y a là chaton sous roche...
Simultanément avec la désensibilisation, c'est donc souvent à une véritable enquête de moeurs félines à laquelle il faudra se livrer.

"A titre préventif, on peut aussi, même si l'on est pas allergique, être raisonnable. Eviter de dormir avec son chat, le cantonner au salon, et le laver une fois par semaine. La protéine allergène, le Feld-1 est secrété par les glandes séborrhées du chat, et en le nettoyant, on en diminue déjà considérablement la quantité présente", recommande le médecin.

"

Tardigrades

novembre 1993



Il roule sur l'horizon, le soleil de minuit. Et la température du Groenland plonge vers l'abîme. Sur l'Inlandsis de glace, personne. Pas même l'Inuit de la côte avec le skidoo pétaradant qui a remplacé le traîneau et l'attelage de chiens hargneux.
Pourtant l'été, c'est plein de surprises ici. Des rubans d'émeraude fondent des rivières à la surface du gel et cascadent vers des gouffres béants. Pour mugir en tombant de dizaines de mètres, et aller fourailler de toutes leurs forces dans les tripes froides du glacier-continent.

Quels autres mystères détient le grand gâteau blanc, ce tas de neige qui s'empile, année après année, et qui atteint trois mille mètres sur sa plus grande épaisseur ? Quelques-uns, on peut le parier, à voir ces hélicoptères bourdonner l'été durant, déménageant scientifiques et caisses vers des zones incongrues.

Comme à "Summit", l'endroit ou les Européens ont décide de forer dans la neige pour faire parler les climats du passé. Histoire de voir s'ils sont aussi sages et stables que l'on veut bien le faire dire aux courbes et aux équations...
Janot Lamberton, lui, fou de spéléologie, vient ici, au sud, avec ses équipes. Dans une région infestée de crevasses, là ou le grand plateau brise son horizon pour redescendre vers la mer. Les failles y sont profondes, agrandies par l'eau de l'été qui erre sur la glace et cherche son trou.

Tout commença en 1986 avec Jean-Marc Boivin, dans les crevasses de la vallée de Chamonix. Là, le spéléo du noir et du gris découvrit l'ivresse de s'enfoncer dans le blanc, l'émeraude et le saphir.

Les "bédières", les eaux de fonte qui s'écoulent l'été chutent dans des failles de glace, des "moulins" des glaciers alpins. Puis les compères migrèrent vers le Groenland, car la cour de récréation de la Mer de Glace était déjà trop petite, pour ces assoiffés, avec ses trous de trente mètre à peine. Là-bas, vers Illulisat, dans le monde du froid, c'est à plus de deux cent mètres que l'on peut plonger, suspendu à une simple corde. Le record, établi cette année, est déjà de cent soixante treize mètres sous la surface de l'Inlandsis... Et l'an prochain, le fou de boyaux gelés partira avec des plongeurs, pour passer les syphons qui barrent le chemin au bas des moulins géants.

Mais pour cela, il faudra viser juste : c'est quand le froid revient, que les bédières regèlent à la surface du glacier, et cessent de se déverser dans les crevasses. Les moulins sont praticables. Les chutes d'eau avec leur hurlements de diables se taisent d'un coup, et c'est dans un silence surnaturel que pendulent les hommes-araignés, au bout de leurs fils de rappel.
Attention au redoux : si le thermomètre remonte, les hommes aussi doivent resurgir du gouffre. Une rivière qui revient se déverser, et ce sont des tonnes d'eau qui dégringolent sur l'alpiniste des fonds blancs.
C'est là affaire de moustachus, comme on dit. Des techniciens hyper-compétents, formés par des années d'expérience sur le terrain. Mais pas seulement. A côté des gaillards qui ne rêvent que d'en découdre avec les entrailles du glacier, on trouve des scientifiques.

Anette, bien sûr, mais aussi Louis Reynaud, chercheur au laboratoire de Glaciologie et Géophysique de l'Environnement de Grenoble, qui visite les glaciers pour comprendre comment la pression fait évoluer la glace.
"C'est un monde plastique, qui se déforme sans cesse. Avec des pressions fabuleuses, de 20 kg par centimètre carré. Quand on enfonce une broche dans la glace, chaque coup de marteau résonne comme un coup de canon, à cause de l'énergie que l'on libère dans l'eau gelée...."
Un monde bleu, en déformation perpétuelle, ou la température est de zéro degré, environ...
Si d'autre scientifiques sont intéressés par les secrets de ce monde parfait et la course effrénée des glaciers, Lamberton lance comme une invite : venez, nous vous emmènerons dans les entrailles de Thulé, l'ultime Thulé...

Tiens, là, une ridicule cuvette est tapissée de grains noirs. Janot Lamberton, le patron de l'expédition Inlandsis 93 l'a dit : c'est signe qu'une météorite infime est venue se ficher là. Achevant sa céleste trajectoire dans la neige humide du printemps. Un soleil tiède, peu à peu, a chauffé ce bouton noir sur le visage vierge de la calotte. Alors il a foré son trou, l'extraterrestre, faisant fondre le blanc pour s'enfouir. Pour devenir cryoconyte, une éprouvette naturelle. Emu du clin d'oeil des Perseïdes, vous vous baissez. Une flaque d'eau scintille sous la lampe, au fond du cylindre de neige. Pleine d'algues broutées de bidules en mouvement. Des amibes, des puces, des larves de moustiques ?

Et puis tout à coup, une voix...
"Quitte notre ciel, humain. Nous sommes une légion invisible et éternelle. Noyée dans la masse de cristal d'un monde idéal... Moins soixante degrés centigrades et six mois de nuit par an ? C'est quoi ce climat de rêve ? Quelle rigolade... La plupart d'entre nous sommes capables de narguer des siècles durant le froid absolu du cosmos, avec ses deux cent soixante treize degrés C sous le zéro des Terriens. Alors ces quelques frissons à blizzard, tu parles d'une cure de Jouvence...
Nous autres Tardigrades, le peuple de l'extrême, nous sommes à même de défier le désert le plus aride, le vent le plus puissant. Nous sommes les princes de l'ombre, le peuple des marges. Nous adorons cela. Nous buvons la vie dans son calice le plus odieux. C'est notre lot, mais nous savons l'apprécier. Bien sûr, nous savons survivre aussi dans vos sous-bois odorants, dans vos villes à poussière et face à vos printemps de midinettes. Mais notre terrain de jeu favori, c'est bien ce monde que vous jugez hostile...."

Les quelques bestioles boudinées et microscopiques qu'Anette Grongaard, la biologiste du Zoologisk Museum de Copenhague s'empresse de déposer dans son flacon de formol ne tiendront jamais ce discours narquois. Celles-ci sont parties pour les grand sommeil. Car si les Tardigrades sont à l'épreuve de tout, quasiment capables de voyager dans le cosmos ou de flirter avec l'explosion nucléaire, ils ne résisteront pas au poison chimique de la jeune chercheuse.
"C'est dommage, mais il faut que je les conserve dans l'état de leur prélèvement... sinon, ils vont se transformer, et se déshydrater", explique-t-elle.

Qu'est-ce que c'est que cette bizarrerie gesticulante de ses bras miniatures ? Une nouvelle sorte de créature débarquée sur notre planète ?
"Non, on les connait depuis plus de cent ans, mais ils sont si petits (moins de un millimètre de long pour les plus grands) que l'on ne s'en préoccupe guère. Il n'y a que trois ou quatre chercheurs dans le monde entier à s'intéresser à eux", précise la jolie danoise.
On sait tout de même vaguement ce qu'ils sont : ni insectes, ni mammifères, ni rongeurs ni batraciens... Ce sont des Tardigrades, quoi. Un genre à part, une classe zoologique en soi. Avec des centaines d'espèces différentes, s'il vous plaît. Ils ressemblent à quoi ?

A des ours miniatures, c'est pourquoi on les affuble du quolibet familier d'ourselles. Les uns sont blancs, les autres transparents, voire rouges, ou alors vert olive. Deux yeux est la solution la plus fréquente, mais noirs ou rouges, c'est selon. Et pour compléter ce joli profil, leurs pattes, au nombre de huit, sont ornées de minuscules griffes.
Ces "multicellulaires", même s'ils appartiennent au monde de Lilliput, ont tout du lointain cousin oublié. Un cerveau qui leur permet de diriger leurs mouvements avec précision, de procéder à des parades amoureuses, de trouver leur nourriture, et d'y planter le stylet qui orne leur bouche pour sucer le contenu des algues ou des microbes. Certains, on l'aurait parié, ont opté pour la facilité : ils dévorent leurs congénères !

Et, on l'aura déjà retenu, les bestioles sont présentes à toutes les latitudes, endurantes à tous les maux.
Mais alors, s'il suffit de courir les vergers pour les rameuter, et les étudier, pourquoi cette villégiature scientifique au Groenland, Anette ?
"C'est dans les conditions extrêmes, bizarrement, que l'on trouve le plus grand nombre de ces animaux. Sous les latitudes clémentes, quand ils sont en compétition avec d'autres formes de vie, on en trouve, mais très peu. Comme s'ils étaient mal adaptés à la concurrence avec d'autres groupes", explique la biologiste. Alors ils reculent, vers les niches peu encombrées de notre planète si généreuse en recoins inconfortables..
Mais dans un monde gelé huit mois par an, ces extrémistes ont bien un secret ? En aucun cas leur organisme miniature ne saurait contrer les attaques d'un froid aussi violent...

"L'astuce, c'est qu'ils se déshydratent, en expulsant volontairement l'eau de leur corps. Ainsi desséchés, ils peuvent être congelés et décongelés à la demande, sans souffrir le moins du monde..."
C'est simple, non ? Pour survivre, il suffit de savoir mourir et renaître à la belle saison...
Reste à comprendre comment fonctionne la fabuleuse alchimie vivante qui permet cette réconciliation saisonnière entre l'être et le néant. Ce travail-là aura lieu au laboratoire, un jour. "A condition que des biologistes et des biochimistes s'y intéressent", espère Anette. Le secret de la longévité et de la vie entre parenthèse déniché dans l'écrin des glaces du Grand Nord ? Ce serait une jolie manière de raconter le monde, non ?.

vendredi 13 juin 2008

Carpes Koï

1994


"Ce sont des tableaux vivants, et en plus, on peut les aimer. Elles apprennent à te connaître, elles te reconnaissent quand tu marches près du bassin". Avec le lointain et désarmant tutoiement des exilés d'Albion, Peter raconte déjà ses poissons. Et dans le crépuscule de ce chemin creux du bocage normand, ses yeux s'innondent de cette lueur qui sommeille chez tous les rêveurs qui on sacrifié à la passion.
"Tu sais, la carpe Koï, c'est pas très compliqué parce que quand tu commences à te prendre au jeu, tu fais attention l'eau, à la nourriture, et puis tu deviens fou de ces poissons, alors ils sont en pleine santé..."
On approche. Le petit portail s'ouvre, la voiture s'échine sur un gouffre défoncé qui ressembla jadis à un chemin...
Là, le parcours initiatique tourne au surréalisme.
Les roues de la berline patinent dans la boue d'un interminable verger en pente douce. Figure libre et toupie sur gadoue, hurlement de moteur dans la nuit... Voiture repeinte de terre, immobiles sous le crachin, on baisse les bras : "cela ne passera pas..."
Tout le monde se transborde dans une Land Rover d'époque churchilienne, qui elle, démarre bravement et pétarade vers une petite grange en moêllons.
"O.K., nous y sommes..."
Quelques instant plus tard, dans une barque soigneusement isolée, sous un néon de fortune, deux cent fuseaux bariolés dansent. Une foule bigarrée, aux mouvements hypnotisants..
Dans ce rude écrin de ciment, des carpes Koï, les poissons les plus chers du monde sont venus commencer une autre vie...
Les records des prix, pour les spécimen de concours, sont édifiants... Un million de francs pour une Ogon dorée, couramment plusieurs centaines de milliers de francs pour de belles Asagi (dos bleu et flancs dorés). Mais le sommet, le nec plus ultra reste la Kohaku. Aux seules couleurs nationales rouge et blanche, cette carpe-là vaut trois millions de francs si elle est parfaite : blanc ivoire, taches (hi) rouges très vif, aux dessins réguliers et équilibrés, sans envahir la queue, ni la bouche. Subtilités de l'art : une carpe à défauts ne vaudra rien (hormis l'affection que peut lui porter un aquariophile), ou alors une fortune, si son orginalité esthétique est forte...
Si la seule tache rouge est de forme circulaire, placée sur la tête, en forme de drapeau japonais, c'est une Tancho Kohaku... Le gros lot. Son record officiel est de cinq millions de francs.
"Mais les plus belles ne sont pas connues. Ce sont des géniteurs que les éleveurs gardent au secret, dans des bassins dissimulés dans leurs caves... Pour que l'on ne sache pas ce qu'ils préparent", confie Peter.
Pour l'heure, l'ancien rocker compagnon de scène de Genesis ou de David Bowie reconverti dans l'aquariophilie n'a pas encore importé ce genre de merveilles. Le marché européen n'est pas prêt, et le risque est trop grand. Ici, dans le bassin d'hivernage, les deux cent carpes exilées représentent "seulement" quelques centaines de milliers de francs de chiffre d'affaire.... Du tout venant, qui permettra aux cielnst de Peter de s'initier à l'art de la Koï. Une drogue douce ?
"Les voir et s'en occuper est vraiment un grand plaisir. J'en connais, à Amsterdam, qui ont fait construire leur maison sur un bassin. Tu déjeunes, et des Koïs viennent voir tes pieds, à travers un plancher vitré... Paradoxalement, ces prix sont inférieurs à ce qui se pratique au Japon, car j'arrive à négocier sur les prix à l'export. Là-bas, le marché est tenu par les producteurs,...."
Folie et tradition, la carpe Koï, ou Nishikigoi en japonais, est l'un des sommets de la culture du pays du "Chat qui dort". Dans les grands magasins chics de Tokyo, des échoppes de luxe leurs sont consacrées.
Pourtant tout commenca fort banalement, il y a plus de mille ans. La carpe, venue de Caspienne via la Chine était alors destinée à l'assiette. Son élevage, source de revenus, était réservé aux aristocrates et Samouraï. Peu à peu, le poisson de table trouva pourtant sa place dans les mythes japonais. Endurante, courageuse, calme, régissant à la présence humaine, la carpe commune devint vite un symbole, et se retrouva dans le décor des demeures. Elle y symbolisa la majorité des jeunes hommes (tan-go-no-sek-ku).
Connaissant les capacités de patience et d'attachement des japonais aux symboles, on comprend que les hasards de la génétique devinrent des aubaines esthétiques : les mutantes blanches ou rouges, les carpes à dessins colorés furent peu à peu mises de côté, choyées, conservées pour l'ornementation, resélectionnées. Une habitude qui s'installa au siècle dernier et devint culte entre les deux guerres mondiales.
Apparurent alors des élevages intensifs, des armées de trieurs chargés de repérer dans les 400.000 alevins d'une pondeuse lesquels seront suceptibles de devenir de superbes Koï... Sur les 10.000 jeunes qui sortiront de ce tri, un millier environ connaitront les aquariums. Mais le grand jeu, le pari suprême, c'est évidemment de pouvoir reconnaître chez un jeune les capacités à devenir, adulte, un tableau. Une lecture de l'avenir aui est en soi un art. Un vilain petit canard peut se métamorphoser en une bête de concours hors de prix, tandis qu'une charmante jeune carpette répondant à tous les critères de beauté peut les voir s'évanouir avec la croissance...
A ce petit exercice, des fortunes se sont construites, et beaucoup de spéculateurs se sont essouflés. Le coup d'oeil valant ici des millions de francs... Les secrets de fabrication également : la manière de soigner les carpes, de traiter leur eau, d'y ajouter des minéraux, de modifier l'alimentation au gré des saisons peut modfier l'aspect extérieur des poissons.
Alors le secret rôde autour des bassins.
Audrey Baschet, secrétaire du Koï Club de France, et très dynamique associée de Peter dans l'activité d'importation et d'élevage des carpes se souvient ainsi d'un client important, surpris en train de fouiner dans les documents de Peter à la recherche de quelques recettes confidentielles...
"Mais ce qui est important avec le Koï, c'est de se faire plaisir... Comme ça tu n'es pas déçu, et tu calmes ta vie....", ajoute Peter, si loin aujourd'hui des rumeurs de la pop music.

jeudi 12 juin 2008

Incroyables bébés

avril 1993

Les bébés nous manipulent
entretien avec Boris Cyrulnik



Le pédo-psychiatre de la Seyne-sur-Mer a aussi soumis les petits en devenir à quelques tests simples. Comme leur administrer l'air du basson de Pierre et le Loup dans leur dernier mois. Ils manifestent une nette activité en réponse aux vibrations. Hélas, au dixième passage, déjà, ils se lassent, s'habituent. Un phénomène révélateur d'une reconnaissance, d'une mémorisation...

Les bébés sont-ils manipulateurs ? Dans un sens. Pour assurer leur devenir ils jouent d'un arsenal destiné à mobiliser les parents, à nous encourager à les dorloter, à prendre le temps de les aimer. Révélateur de cette délicate rouerie, le sourire.
Pour traquer le tout premier sourire chez le nourisson, Boris Cyrulnik, fondateur du Groupe d'éthologie humaine, a disposé une caméra dans la salle d'accouchement. Dans le même temps, on réalise un électro-encéphalogramme du bébé. Du coup, on apprend que lors de l'accouchement, le bébé est en général en sommeil, aux antipodes de ce que certains entrevoyaient comme le traumatisme de la naissance. Après une sortie tranquille, et un premier cri automatique et libérateur, le nouveau-né se rendort dans son berceau translucide. Le voici à présent qui frémit des zygomatiques. Enfin, se dit la mère. Un sourire. Pour leur part les signaux électriques produits par le petit cerveau indiquent un sommeil paradoxal, cette phase qui fait le nid du rêve. On sait par d'autres études que ce sourire là, involontaire, est induit par la présence d'une substance chimique naturelle dans le cerveau, un neuropeptide.
La mère s'en contrefiche. Ce qu'elle voit, c'est le premier sourire de son adorable bambin. Pétrie d'émotion, souriante à son tour, elle s'approche du trésor, le caresse, s'en empare, lui parle. Elle crée autour du bébé une bulle de tendresse et de chaleur. Avec un double résultat : le nourrisson s'en souviendra et sera (en principe) porté sur le sourire, mais surtout,... il grandira. Son cerveau, sorti du sommeil paradoxal, y replonge quelques instants plus tard. Une phase de retour au sommeil à rêves qui est aussi celle qui encourage le mieux la fabrication d'une hormone de croissance...
Et voici comment un phénomène biologique (un sourire automatique que la mère interprète comme un message explicite), destiné à mettre deux êtres en synchronisation affective, sert aussi de support à des mécanismes biologiques essentiels : "l'amour fait grandir les bébés", glisse Cyrulnik.
Comportement acquis ou inné ? "Ce débat est dépassé. Il faut 100 % d'inné et 100 % d'acquis pour faire un beau bébé. Ce n'est pas parce que j'écoute La Tosca tout les jours que mon chien la fredonnera. Il faut une "promesse génétique" pour devenir homme. Mais sans l'environnement affectif, intellectuel un bébé est en danger".

"La naissance du sens", Boris Cyrulnik, Hachette editeur

Voir le monde et le penser
Roger Lécuyer
La tête blonde est au boulot. Sur son petit trône expérimental, isolé par un rideau manière photomaton, monsieur bébé se retrouve face à un écran vidéo et une ronde de lapins verts qui jouent à cache-cache avec son ragard. Pas courant à trois mois. Surtout quand à l'autre bout un système permet de superposer le bébé-regard sur l'écran que surveille un chercheur. Enjeu : savoir si les bébés ont une perception du monde dépendante de leur connaissance. Débat intellectuel ? Demandez donc à une mère s'il lui est indifférent de savoir que son bébé continue à la "percevoir" même si aux yeux du petit elle vient de prendre l'aspect terrorisant d'un corps sans tête puisqu'elle enfile un pull-over.

"Que les très jeunes bébés soient capables de concevoir qu'un objet continue tout de même à exister, même s'il est caché par un autre est tout à fait nouveau". Roger Lécuyer, professeur au laboratoire de psychologie et du développement de l'enfant (Université Paris V-CNRS) a refait ces expériences américaines, mais en deux dimensions, avec des objets stylisés sur des écrans vidéo. Pour obtenir le même constat, à l'encontre des thèses de Piaget. Les chercheur suisse estimait qu'à moins de 6 mois les bébés étaient incapables de cette notion de "permanence" des objets. On observe aujourd'hui le contraire.
"Nous avons besoin de beaucoup de modestie, car il est facile dans une expérience de masquer un comportement ou d'empêcher un enfant de livrer sa vraie décision", souligen Lécuyer
A 5 mois, les bébés sont ainsi capables de suivre des yeux un nounours qui va se cacher derrière des obstacles. Mais si on leur demande de soulever un cache parmi plusieurs, ils se trompent souvent. Incapacité ? On l'a cru. En fait on s'aperçoit aujourd'hui que la chaîne complexe des gestes qui permet de débusquer le petit ours est soumise à une inertie plus grande que le regard. Les yeux suivent bien le trajet variable de nounours, et le bébé "sait" où il se trouve. Mais le cerveau moteur ne coordonne pas le geste à réaliser pour soulever un cache différent de l'essai précédent.
Lécuyer compare les bébés à des astronomes, qui observent le monde à distance, avec leurs sens, sans pouvoir influer sur la réalité. Ils n'ont guère besoin d'être programmés pour réaliser leurs apprentissages, les sens leur permettant très vite d'acquérir une bonne représentation de ler environnement.

"Bébés astronomes, bébés psychologues", R. Lécuyer, Mardaga éditeur


C'est l'enfant qui se construit
Montagner
La scène vous fige devant l'écran. Deux bambins de quatre mois en conciliabule. Sans un regard pour leurs pauvres mères. Et voici que je te regarde, que je crie ou que je tapote du pied contre ta chaise. Mais certainement, j'en ai autant pour toi, et d'ailleurs si tu regardes ailleurs, je hurle...
Que celui ou celle qui n'a jamais douté de l'aptitude de son enfant à soutenir de telles communications à un âge aussi précoce aille constater les faits à l'Unité 70 de l'INSERM (institut national de la santé et de la recherche médicale), à Montpellier. Son directeur, Hubert Montagner, y montre que nos marmots s'y entendent comme personne pour prendre en charge leurs propres compétences. Si l'on leur donne le moyen de les exprimer, et des compagnons pour les exhiber.
"L'enfant est capable de révéler très tôt de capacités complexes. Des comportements qui reposent sur des gestes chargés de sens, et que l'on retrouvera à la base des processus d'interaction avec les autres, pendant des années". Des modules de base du comportement que Montagner nomme "organisateurs du comportement". Fondations gestuelle de l'enfant, ils deviendront par la suite gestes d'offrande, de sollicitation, de refus.
L'équipe de Montpellier a montré que des enfants de un an, mis en confiance dans un espace adapté à leurs possibilités de déplacement, ont des interactions sociales dès la mise en place de la motricité. Ils marchent, ils communiquent. Comme s'il existait un lien entre le fait de se mouvoir et le fait de s'intégrer dans un groupe. Un phénomène qui se produit dans le contexte de la vie ordinaire vers l'âge de deux ans.
"L'important est ici que le bébé ait l'occasion de découvrir ses propres compétences, qui existent très tôt mais aussi de les montrer aux autres", souligne Montagner.
Inutile de tenter de renouveler ces expériences sur nos petits génies. "L'enfant doit rester l'acteur de son développement", précise le chercheur.
Une règle que les parents-spectateurs peuvent suivre, en prenant le temps de le "regarder faire" leur enfant dès les premiers mois, et en le mettant en confiance dans son espace de jeu.

"L'enfant acteur de son développement", Hubert Montagner, ed Stock

Programmé pour rencontrer les autres
Jacques Mehler

Maternité Baudelocque, à Paris. De la pièce du fond filtre une litanie en japonais. Dans un local protégé des perturbations extérieures, une tétine résiste aux assauts d'un nouveau-né de deux jours.
"On joue sur le réflexe de succion de l'enfant. Quand il tête, l'ordinateur le détecte et lui fait écouter le mot suivant" commente Josiane Bertonsini, du laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistique
En japonais ?
" Nous voulons savoir s'il est capable de détecter des structures complexes particulières au japonais, les morae (unité de base variable, entre la syllabe et la lettre). S'il les reconnait, il tête d'avantage."
Ce travail de l'équipe de Jacques Mehler, directeur de recherches (CNRS-EHESS) a déjà montré qu'un bébé de deux jours est tout à fait capable de séparer des mots de deux et de trois syllabes, dans une langue fictive imitant le français.
Car Jacques Mehler est persuadé que quelque chose, dans le cerveau de l'enfant, le prépare à acquérir le langage. "Le bébé est capable de reconnaître la voix de sa mère après deux jours, mais aussi de classer des sons très différents, mots ou signaux musicaux", explique Mehler. Une capacité à distinguer les contrastes ténus entre les sons, à ses yeux d'origine génétique.
Paradoxe, toutefois, c'est en "oubliant" certaines de ces compétences que le bébé va apprendre. Il va commencer à négliger certains contrastes inutiles, simplifier et automatiser son écoute, pour ne plus tenir compte que des différences en usage dans sa langue maternelle.
"Il existe une richesse conceptuelle formidable chez le bébé, pour les sons, la vision, les calculs même, mais il faut le rappeler, un bébé coupé du reste du monde ne fera rien de ce potentiel vertigineux", ponctue le chercheur.
Chez certains oiseaux, des oisillons ainsi élevés en isolement ne produisent que deux syllabes sifflées. Si par apprentissage extérieur on leur en inculque une troisième, prise au hasard dans le répertoire de 52 syllabes de l'espèce, ils débloquent alors subitement toute la gamme, et se mettent à piailler aussi aisément que leurs congénères élevés en groupe. Comme si l'apprentissage était programmé, tout en dépendant étroitement de rendez-vous obligatoires avec l'environnement", poursuit Mehler.

"Naître humain", Jacques Mehler, Odile Jacob ed.